dimanche 13 mars 2011

LIBYE : RIEN A FOUTRE !

Ici Moscou

1989 : Gdansk en état de siège, les Hongrois ouvrent la frontière autrichienne aux Allemands de l’Est en fuite vers la RFA, l’armée roumaine tire sur la foule à Timişoară. Dans un foyer soviétique, la télévision d’Etat, sous la loupe qui agrandit l’image de l’écran minuscule, multiplie les reportages sur un conflit politico-tribal dans une petite république indépendante du Caucase du Nord.

Le foyer soviétique et la petite république caucasienne sont des produits de mon imagination. Et pourtant, rien dans cette scène ne semble particulièrement surprenant, parce que nous sommes habitués à l’idée d’une opinion soviétique aveugle, manipulée par des médias totalement asservis.

2011 : la famille soviétique, c’est nous. Une révolution sans précédent est en cours dans au moins deux pays (l’Egypte et la Tunisie) totalisant une population comparable à celle des pays centre-européens du Pacte de Varsovie. Assis dans nos petits salons ergonomiques de l’Union Soviétique Européenne, nous fixons des yeux hallucinés sur la télévision d’Etat de l’Oligarchie Financière Mondiale (disponible dans la plupart des langues humaines, sous diverses appellations : CNN, BBC, TV5, TVE, RAI…), qui consacre depuis déjà plusieurs semaines plus de 70% de ses journaux internationaux à la « couverture » assez brumeuse d’une guerre civile à caractère politique indéterminé (révolution ? putsch ? guerre clanique ?) dans un pays certes proche des deux premiers, et assez étendu, mais presque entièrement désertique, moins peuplé que la Tunisie, ou même que la Bulgarie.

En d’autres termes, et au risque (assumé) de reproduire le cynisme de Brecht parlant des procès de Moscou, pour quiconque reste capable d’un minimum de raisonnement géopolitique, dans le contexte actuel, la réponse correcte à la plupart des « questions libyennes » est : RIEN A FOUTRE !

Ce pays démographiquement minuscule, dont la structure sociale rappelle d’ailleurs plutôt celle de l’Afrique centrale que celle du Moyen-Orient, vit des troubles prestement baptisés « guerre civile » dont le bilan le plus pessimiste à l’heure actuelle ressemble à celui d’une « période d’agitation » pré- ou postélectorale dans n’importe quel pays sub-saharien – à ceci près que l’hypothétique mort libyen bénéficie actuellement, à l’unité, d’un sex-appeal médiatique dont même une centaine de cadavres nègres dûment mutilés peut rarement se targuer. Et le racisme n’est pas la seule cause de cette distorsion.

Certes, une semblable disproportion aurait pu être reprochée à la couverture des premiers événements de la révolution tunisienne. Mais à tort : la situation tunisienne s’étant vite avérée représentative et, ipso facto, contagieuse dans 80% du monde arabe, le poids historique de la prouesse révolutionnaire tunisienne dépasse de loin l’importance géostratégique du pays – ce qui n’est absolument pas le cas de la Lybie, pseudo-pays pétromonarchique hors-sol, régime aberrant et isolé en mal de loyauté historique, navigant depuis des décennies entre l’islamisme sauce Kadhafi et une complicité kleptocrate avec les éléments les plus corrompus de l’Oligarchie occidentale.

Chemins qui ne mènent vraiment nulle part

Par conséquent, qu’il me soit permis de proposer un bref guide de conversation à l’usage des talk-shows sur la Libye :

- le ou les soulèvement(s) libyen(s) sont-ils populaires et spontanés, ou téléguidés par des puissances extérieures ?

- RIEN A FOUTRE !

- Kadhafi emploie-t-il réellement l’aviation militaire libyenne contre les « rebelles » ? Comment expliquer l’étrange absence d’images de bombardements ?

- RIEN A FOUTRE !

- les puissants intérêts de BP dans le pétrole libyen sont-ils une des causes de la relative timidité dont ont d’abord fait preuve les chancelleries occidentales dans le dossier libyen ?

- RIEN A FOUTRE !

Etc.

En effet, quelque soit la réponse concrète à ces questions (laquelle a d’ailleurs toutes les chances de ne jamais voir la lumière du jour – ou bien pas avant très longtemps), elle ne change rien au caractère profondément impertinent de cette « actualité libyenne » : à son caractère de diversion médiatique détournant l’attention mondiale du chapitre le plus important de l’histoire politique mondiale depuis la chute du mur de Berlin.

Pendant qu’on spécule à longueur de journée sur la Libye, personne ne songe à tirer les conclusions de l’histoire en cours : des soulèvements spontanés, non-violents et potentiellement unanimes renversent des régimes soutenus depuis des décennies par l’Occident « démocratique » et protégés par le silence complice des médias occidentaux, qui n’ont en revanche jamais épargné les rares régimes dictatoriaux de la région hostiles (Syrie) ou occasionnellement hostiles (Libye) aux USA et à leurs alliés. Les scènes de la Place Tahrir sont donc l’équivalent historique exact des images d’Allemands de l’Est fuyant le « paradis socialiste » comme un navire en perdition, au volant d’une Trabant ou à pied, avec deux valises, une valise ou pas de valise du tout. En termes de signification historique (un paramètre dont le mètre cube d’hémoglobine répandue n’est pas la mesure exacte), même des crises intermédiaires comme les guerres de Yougoslavie ou la chute de l’Apartheid semblent revêtus d’une bien moindre importance.

Ou la gauche, ou le socialisme

Certes, la « situation libyenne », correctement analysée (comme ici : http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=23588), permet de pousser l’analyse des contradictions politiques occidentales jusqu’à des conclusions dramatiques : le pire ennemi du socialisme, aujourd’hui, c’est « la gauche », monstre idéologique hors sol créé par la négation de l’histoire et une falsification moralisante, potentiellement théocratique, des idéaux révolutionnaire pré- et postmarxistes, récemment cristallisée sous forme quasi-théologique par le « politiquement correct ». C’est elle qui constitue aujourd’hui l’interface prioritaire de l’Oligarchie vers la dimension politico-médiatique, et ipso facto, sa principale courroie de transmission vers les masses citoyennes – au point de déborder de plus en plus souvent (sur sa droite ou sa gauche ? compte tenu du degré de déplétion sémantique atteint, il devient difficile de le dire…) les vieilles camarillas conservatrices, les états-majors militaires, etc..

Mais de telles analyses, avec toute leur pertinence locale, restent myopes, ne tenant pas compte des principales caractéristiques de notre époque, qui sont la globalisation et la médiatisation.

Médiatisation

Vers la fin des années 80, une grande partie des citoyens de l’URSS parvenait à s’informer correctement en lisant la Pravda et en partant du principe que le contraire de ce qui y était affirmé devait être vrai. Leur degré d’aliénation était donc inférieur à celui des masses occidentales éduquées (élites contestataires comprises !) d’aujourd’hui, encore incapables de rompre le sortilège de ce que Debord appelait le « spectacle diffus » – concept qui trouve actuellement un écho conceptuel troublant dans celui de « nuage médiatique ». Le capitalisme sait que la censure, créatrice de valeur différentielle, est contre-productive : les mêmes citoyens du bloc Est trouvaient généralement une confirmation de l’hypothèse ci-dessus dans les informations fournies par les stations de radio occidentales interdites, qui jouissaient derrière le rideau de fer d’un prestige dépassant de loin leurs popularités respectives à l’Ouest. Il se contente donc d’assurer, à travers ses trusts de presse, un contrôle des proportions thématiques : la plupart des opinions ont droit de cité, simplement, les thèmes qui donneraient aux opinions dérangeantes les meilleures occasions de gagner en crédibilité disparaissent très rapidement de l’ordre du jour, constamment alimenté en diversions exquises par l’usine médiatique. Les diversions ne sont pas – au sens périmé du terme – de « l’intoxication » à l’ancienne ; elles sont constituées de matériaux informatifs généralement exacts, dont l’interprétation et le commentaire donnent lieu à une indéniable diversité de points de vue. Mais dans l’économie du local et du global, de la subsidiarité réelle des mécanismes de pouvoir actuels, leur « vérité » fait systématiquement abstraction du sens des proportions, et donc de la loi des grands nombres, qui reste la logique prédominante de l’histoire.

Globalisation

En effet, dans un contexte de globalisation économique et médiatique, face à l’abondance des pseudo-souverainetés créées par la « décolonisation » (et ses équivalents, cf. ici-même : http://korkorezhau.blogspot.com/2010/09/fara-numar-pour-un-bolivarisme.html), toute extrapolation globale d’analyses locales portant sur l’état interne de pseudo-acteurs (états autres que les USA, la Chine, la Russie, le Brésil, l’Inde et l’Iran – le Japon, la Corée du Nord, les régimes bolivariens et l’UE constituant de ce point de vue une « zone intermédiaire ») est fausse car hors-sujet. De même qu’il n’existe plus depuis longtemps de politique économique roumaine (cf. http://korkorezhau.blogspot.com/2010/11/absurdistan-note-4-bwana-dans-les-kapat.html) ou même française, on ne peut plus voir de contradiction dans le soutien apporté par Israël, pays caractérisé par un fonctionnement démocratique à usage interne, à certaines dictatures militaires de sa région, l’inexistence de la démocratie moyenne-orientale en dehors d’Israël étant précisément la justification intrinsèque de l’impérialisme exercé au nom du « sionisme » par l’appareil local du complexe militaro-industriel occidental. Le rapport entre la « question juive » et l’activité devant Gaza d’un mercenaire ukrainien (équipé ou non de la citoyenneté israélienne) portant des armes américaines financées par des subsides américains pour protéger des intérêts économiques américains et saoudiens constitue un thème de conversation pour intellectuels français, la laïcité leur interdisant de poursuivre les querelles byzantines – pourtant moins ingrates esthétiquement – sur le sexe des anges.

De même que la politique économique de la zone euro est de facto appliquée de façon contraignante à des pays conservant nominalement une monnaie nationale, le caractère despotique de la stratégie politico-militaire de l’Occident dans une zone interdépendante totalisant une population de plusieurs centaines de millions d’hommes rend globalement indifférents le degré de liberté démocratique dont peuvent ou non jouir en Israël 8 millions de citoyens israéliens (juifs ou arabes, qu’importe), et même l’usage qu’ils en font – tant qu’ils ne se servent pas cette liberté pour remettre en cause leur statut objectif d’exécuteurs des basses-œuvres occidentales dans le continuum néocolonial arabe.

Conclusion : que ceux qui n’ont pas attendu l’offensive CNN pour découvrir l’existence et les particularités truculentes d’un territoire nommé Libye poursuivent leurs réflexions, mobilisations etc. : je les en félicite. Pour les autres, on ne peut que leur suggérer une fois de plus d’essayer de découvrir le monde que leur cache leur écran de télévision… avant qu’il ne vienne lui-même, peut-être brutalement, à leur rencontre.

mardi 25 janvier 2011

ABSURDISTAN – note 5 : L’intégration dans quoi ?



Des polémiques récentes, comme toujours suivies de concertations internationales couteuses réunissant de nombreux incompétents autour de nombreuses tables, ont comme toujours débouché sur l’allocation de fonds considérables, quoiqu’insuffisants, au service d’un mot d’ordre vague, voire dangereux : intégrer les tsiganes d’Europe du Sud-Est (sous-entendu : étant donné qu’on ne peut décemment pas les foutre à la porte d’un continent qu’ils peuplent depuis cinq siècles, et dont ils partagent d’ailleurs la principale valeur culturelle : le christianisme).

Faute de savoir ce que signifie ce mot fourre-tout (qui, pour ma part, m’a toujours désagréablement rappelé la Gleichhaltung nazie…), on préfère généralement entourer d’un flou artistique la question des fins, et se rabattre avidement sur celle des moyens, et « l’intégration » devient vite ce machin dont l’instrument est l’école.

En effet, même dans un pays comme la Roumanie, qui fort heureusement reconnaît à ses citoyens le droit à une identité ethnique (distinguée de la citoyenneté), les recensements s’en remettant sur ce point aux déclarations des recensés (n’importe qui, même blond aux yeux bleus, pouvant par exemple se déclarer arménien ou gagaouze si le cœur lui en dit), comment diable distinguer sociologiquement les tsiganes des non-tsiganes ? Ou plus exactement (la distinction concrète étant en général un donné de l’expérience quotidienne en Roumanie), comment caractériser leur situation sociale ? Ils sont, par exemple, plus pauvres que la moyenne. Mais dans ce cas, le « problème tsigane » (autre pseudo-concept d’un vague vertigineux) n’est-il pas tout simplement le problème de la pauvreté ?

On est donc bien content de pouvoir remarquer que, même comparés à des groupes sociaux économiquement proches, les tsiganes présentent la particularité d’un taux de scolarisation anormalement bas. Et nous voici tirés d’affaire : envoyons les tsiganes à l’école, et tout ira bien !

Reste à savoir pourquoi les tsiganes (et quels tsiganes !) envoient moins souvent leurs enfants à l’école que leurs voisins d’ethnie roumaine ou hongroise.

Ici, première bizarrerie : parlant d’un pays qui reconnaît aux minorités ethniques le droit à l’enseignement en langue maternelle, personne, ou presque, ne mentionne la quasi-inexistence d’un enseignement (au moins primaire) en langue romani. Pour les gauchistes occidentaux qui ont à l’Ouest fait du « problème tsigane » leur fond de commerce, c’est malheureusement compréhensible, surtout vu d’un pays comme la France, culturellement plus centraliste, c'est-à-dire moins démocratique que la Roumanie. Mais les roumains n’en soufflent pas mot non plus… Il faut croire que ce qui (en Roumanie du moins) paraît parfaitement normal dans le cas de la minorité hongroise (« peuple historique » et autres clichés de l’idéologie impérialiste post-hégélienne) ne l’est pas vraiment quand il s’agit des tsiganes.

Ce même racisme implicite et généralisé explique que, comme Claude Karnoouh, à l’occasion de déclarations honnêtes faites à une publication qui l’est moins (http://www.hotnews.ro/stiri-esential-8237263-interviu-claude-karnoouh-antropolog-francez-poporul-roman-este-rasist-orice-alt-popor-numai-popoarele-din-vest-tac-pentru-tem-aici-integrarea-tiganilor-putea-simpla-prin-forta.htm) a eu le courage de le faire remarquer en roumain aux roumains, les autorités ne cherchent pas vraiment à faire respecter l’obligation scolaire quand il s’agit des tsiganes, ce qui jette d’emblée une ombre sur tous les programmes bien-pensants prétendant résoudre le « problème » par allocation de moyens à une institution qui choisit de ne pas faire son travail.

Et voilà que je mentionne une deuxième fois (soit : deux fois de trop déjà) cette expression confuse et si lourde d’analogies funestes (cf. le « problème juif » des années 20-30). Or, dans l’ordre des raisons qui m’obligent à condamner la plupart des « solutions au problème tsigane » en circulation dans le discours médiatique, l’une d’elles, de par son caractère a priori, s’impose comme la première, et c’est qu’il n’y a pas de problème tsigane. Non seulement, en dehors de quelques mises en scènes pénibles d’un despote en perte de vitesse, il n’y en a pas en France (cf. ici même : http://korkorezhau.blogspot.com/2010/09/absurdistan-note-2-coulisses-du-show.html), mais il n’y en a pas davantage en Roumanie. Les phénomènes auxquels on fait généralement allusion sous ce nom se résument, du point de vue des causes, à :

* la déréliction accélérée des structures étatiques roumaines, et notamment du maintien de l’ordre : ce qui rend l’existence d’une minorité délinquante au sein de l’ethnie tsigane particulièrement insupportable pour le roumain du peuple dans la Roumanie des 20 dernières années, c’est avant tout le niveau pratiquement nul de protection légale auquel il peut désormais prétendre en contrepartie de l’accomplissement de ses devoirs civiques (et notamment fiscaux). Il faut être journaliste roumain, idiot ou perfusé à l’héroïne pour penser que la corruption et l’incompétence de la police et de la justice roumaines (institutions dans lesquelles le niveau de représentation de ladite ethnie est nul) seraient dues aux tsiganes. Que certains tsiganes (comme certains roumains, hongrois etc.) en profitent, c’est certes condamnable, mais malheureusement naturel et inévitable : cela relève de l’ordre des conséquences. Tout le reste, ce sont les sophismes par lesquels la petite bourgeoisie roumaine se défausse sur une minorité ethnique des résultats de son apathie et de sa complaisance envers un état crapuleux.

* au naufrage démographique des populations non-tsiganes du Bassin des Carpates, qui déséquilibre le fonctionnement de relations parfois séculaires (et pour la plupart, sinon harmonieuses, tout du moins stables) entre sédentaires de vieille date et nomades ou post-nomades. De ce point de vue, en dépit des droits historiques que confèrent à mon sens aux tsiganes l’ancienneté de leur enracinement européen et leur attachement majoritaire (et sincère !) au christianisme, leur « problème » n’est autre que le « problème » des immigrés récents d’Europe occidentale – c'est-à-dire une projection en creux du véritable problème : le problème français, allemand, hongrois, roumain… le problème de l’humanité occidentale décérébrée, déchristianisée, décimée par le malthusianisme petit-bourgeois, le problème d’une civilisation guidée vers le suicide de masse par des élites nihilistes.

L’école, dans laquelle un jacobinisme à valeur muséographique feint de voir une solution est d’ailleurs une partie de ce problème : parallèlement aux mass-médias, elle constitue depuis longtemps l’un des canaux de transmission de l’infection nihiliste, en minant la culture communautaire (rebaptisée « superstitions », « préjugés », « dialectes » etc. par les hussards de l’individualisme petit-bourgeois) pour développer l’esprit de compétition, la discipline et le respect des autorités allogènes imposées.

Dans cette perspective, il devient non seulement possible, mais aussi hautement nécessaire de préciser le contenu réel de « l’intégration », c'est-à-dire les résultats réellement prévisibles, quoique soigneusement occultés, de la politique qui en fait son slogan : de tous ces enfants tsiganes actuellement sous-scolarisés, faire, comme en Hongrie, des consommateurs roumanophones, « intégrés » à la pseudo-culture sinistrée de la majorité nihiliste, mais toujours marqués racialement, et d’autant plus réduits à merci qu’ils ne peuvent plus compter sur les réseaux, les savoirs et les valeurs de la tradition.

En effet, n’importe quelle étude honnête révèlera qu’à niveau socio-économique comparable, les tsiganes de Hongrie sont plus et mieux scolarisés que ceux de Roumanie, ce que traduit le fait constatable avec un minimum d’intuition linguistique, à n’importe quel coin de rue de Józsefváros et de Turda, que les tsiganes de Hongrie sont pour la plupart magyarisés (monolingues en hongrois, ou dans un créole très proche du hongrois standard), tandis que ceux de Roumanie conservent pour la plupart l’usage de leur langue patrimoniale (et, détail intéressant : ceux qui l’ont perdue l’ont souvent remplacée par le hongrois, dans des zones à peuplement majoritaire hongrois, comme la Siculie).

Par ailleurs, il est de notoriété publique que les tensions xénophobes entre population majoritaire et minorité tsigane sont bien plus fréquentes et bien plus graves en Hongrie qu’en Roumanie. Curieusement, tout le monde s’abstient soigneusement d’en tirer des conclusions, si ce n’est celle, hautement scientifique et extrêmement populaire depuis que les grands capitaux taxés par le Fidesz ont lâché leur meute médiatique sur Vikor Orban, que les Hongrois sont de sales fascistes.

Pourtant l’interprétation des faits est d’une limpide simplicité : l’encadrement des tsiganes par l’institution scolaire telle qu’elle existe en Europe du Sud-Est renforce le plus souvent leur marginalisation et leur précarisation.

Ayant passé des années à la tête d’une PME en Roumanie, j’ai payé (assez cher, d’ailleurs…) pour savoir qu’après liquidation des couches artisanales (souvent allogènes : hongrois, allemands) de la population urbaine par le régime Ceauşescu, les derniers artisans réellement professionnels (au sens du know-how autant que du point de vue du Beruf) de Roumanie qui ne se soient pas encore expatriés sont pour la plupart tsiganes. Même à défaut d’entreprises inscrites au Registre du Commerce et de personnalité juridique, c’est à eux que même les institutions publiques ont recours quand elles procèdent à des travaux réclamant du savoir-faire et que leur budget ne leur permet pas d’avoir « tout naturellement » recours à l’import. Pour citer un cas des plus concrets : en Transylvanie centrale, c’est aux tsiganes zingueurs de l’ethnie Gabor que les enfants roumains et hongrois des écoles communales doivent d’avoir un toit et des gouttières au-dessus de la tête pendant qu’ils écoutent un instituteur sous-formé et sous-payé leur débiter des âneries nationalistes.

Or ces tsiganes, pour la plupart, sont tsiganophones et n’appartiennent pas à la frange « intégrée », c’est-à-dire transformée en lumpen-proletariat roumanophone périurbain. Ces familles étant souvent relativement aisées et totalement sédentaires, elles seraient les seules réellement exposées (car possédant des bien saisissables) à un programme de coercition scolaire. Le plus tragiquement drôle, c’est qu’à la différence du lumpen-proletariat tsigane qui a massivement recours au « travail » (mendicité et vol) des enfants, ces familles-ci manifestent même souvent une tendance spontanée à scolariser leurs enfants lorsqu’ils ne sont pas (encore), ou qu’ils ne sont plus nécessaires aux travaux artisanaux ou domestiques. Hélas, l’existence de cette strate sociale ni opulente, ni misérable, ni maffieuse ni migrante (et pourtant loin d’être minoritaire) au sein de la minorité tsigane de Roumanie est constamment occultée, aussi bien par les élites roumaines, qui, vivant mentalement dans une série télévisée américaine, voudraient (dans un pays sans industrie…) voir des tsiganes ingénieurs pour considérer comme réussie leur « intégration », que par les gauchistes occidentaux et leurs alliés du « monde associatif tsigane » (dénué de toute représentativité au sein du monde tsigane), qui ont absolument besoin d’images bien calcuttiennes de « victimes sociales » pour actionner la pompe à subventions… dont ils vivent.

En revanche, nul besoin de mon passé d’entrepreneur obscur et malheureux pour savoir qu’à part l’alphabétisation, l’école roumaine (à supposer que cette institution de gardiennage de mineurs en plein effondrement mérite encore ce nom) ne propage aucun des savoirs qui manquent réellement aux jeunes tsiganes pour entrer en complémentarité avec la société roumaine actuelle : non seulement elle tourne résolument le dos à l’enseignement technique dont la Roumanie des métiers sinistrés aurait tant besoin, mais elle n’éduque pas davantage la jeunesse de Roumanie à l’exercice des droits et des responsabilités démocratiques récemment acquis, au droit des ménages et des entreprises, à la lecture critique de l’information et à la participation civique. Bref : l’école roumaine forme, dans le meilleur des cas, de la chair à call center pour peupler les malls lors des soirées de week-end dédiées à la consommation low budget, et le plus souvent de futurs travailleurs non qualifiés, ou qualifiés pour des tâches inexistantes en Roumanie, qui alimenteront la pompe à main-d’œuvre cheap des métropoles néocoloniales. A supposer que les jeunes tsiganes souhaitent (mais on se demande vraiment pourquoi ils le souhaiteraient…) partager ce sort ô combien enviable, l’exemple hongrois incite à penser que le racisme des roumains ne leur permettra pas de toucher les dividendes de ce ralliement au modèle majoritaire.

Mais les contrevérités ont la vie d’autant plus dure que le débat rassemble le plus souvent, autour d’une table richement garnie de subventions, des « experts en intégration » occidentaux triés sur le volet parmi tous ceux qui, non seulement ne parlent pas romani, mais ne comprennent même pas un traître mot de roumain, et des roumains de la petite bourgeoisie intellectuelle, dont les contacts avec leurs concitoyens tsiganes se limitent très souvent à une coexistence haineuse avec quelques parias entretenant sur la voie publique le cliché du tsigane mendiant, et à la consommation (d’ailleurs perversement avide) d’une sous-culture néo-tsigane médiatisée par la télévision.

Je profite donc de ce billet d’humeur pour lancer, aux uns comme aux autres, une invitation : si vous passez par la Transylvanie, suivez-moi chez les chaudronniers Gabors de Crăciuneşti, chez leurs cousins que l’exode rural a conduit jusqu’à Oradea, chez les tsiganes musiciens de Pălatca et de Ceauaş, venez me voir à Mera (où tout le haut de ma rue est peuplé de tsiganes)। Si vous aimez cuisiner et appréciez le bel objet, mon ami Lajos Gabor forgera sous vos yeux un couteau de maître et le violon de mon ami Florin Codoba acheminera jusqu’à vos oreilles les trésors du baroque paysan européen, tel que vous ne les entendrez jamais dans l’ennui stérile et métronomique des auditoriums de Bucarest. Ces jeunes pères de famille trilingues, qui envoient d’ailleurs leurs enfants à l’école, manquent rarement de travail CAR ils ont eu la prudence d’apprendre, en humbles compagnons, le métier de leur pères et de leurs oncles, pendant que d’autres membres de leur ethnie, à l’école, apprenaient juste assez de français pour tendre la main dans le métro.

A la différence du prétendu « problème tsigane », le bien réel problème roumain (et hongrois...) porte en lui-même, à pas si long terme que ça, sa propre solution : l’extinction naturelle et méritée du peuple roumain, qui ira rejoindre dans les caveaux de l’archéologie tous les peuples sans foi, sans chants, sans danses et sans honneur. Biologiquement condamné, il lui reste la possibilité de transmettre à une partie du jeune et prospère peuple tsigane, héritier naturel de son territoire, sa langue : d’ores et déjà, une grande partie des roumanophones de ce monde (dont certains des plus illustres, mais j’éviterai ici de citer des noms…) sont de race tsigane – ce qui m’a amené, dans un manifeste publié ici même, à parler de « société créole » (http://korkorezhau.blogspot.com/2010/09/fara-numar-pour-un-bolivarisme.html). Le linguiste que je suis ne peut que se réjouir de cette possibilité de survie offerte à la langue dans laquelle Caragiale, Blaga, Stănescu et Cărmăzan ont confié leur pensée au papier. Mais j’ai aussi suffisamment étudié la langue romani, suffisamment entendu de doinas et de contes tsiganes pour savoir que cette culture dont « l’intégration » sonnerait nécessairement le glas mérite au moins autant la pérennité que celle – souvent infectée par l’académisme petit bourgeois de facture française, et l’épigonisme navrant des élites postcoloniales – dont le roumain scolaire est le vecteur.

lundi 10 janvier 2011

Récit de voyage dans le 18e émirat


Convaincu d’être le Gauguin de ma promotion, j’avais pris l’habitude, lors de mes rares passages en France, d’une aura d’exotisme qui me consolait – si besoin était – de ne pas être moi aussi devenu secrétaire d’Etat ou maître de conférence, gendre, animateur radio ou tout autre avatar du salarié en euros. J’aimais exhiber le plaisir que j’éprouve à croquer dans des piments rouges au petit déjeuner, pratiquer le baisemain et m’écarter d’une réunion littéraire pour téléphoner bruyamment en romani mêlé de hongrois, conscient du prestige sexuel inhérent aux langues agglutinantes dans un pays où apprendre l’allemand passe pour une transsubstantiation culturelle majeure.Mais récemment, l’évolution
naturelle qui mène ma génération d’une certaine pauvreté estudiantine à la misère noire des jeunes actifs m’a conduit à profiter de l’hospitalité d’un ami résidant presque officiellement dans le 18e émirat de Paris, territoire faussement anodin qui rassemble sur quelques kilomètres carrés de toponymie SFIO plus d’ethnies différentes que la Transylvanie et le Caucase réunis. D’abord anesthésié par le choc de cette concurrence déloyale, ce n’est qu’au troisième jour de mon séjour, en remontant la rue Ordener vers le pont de chemin de fer, que je me suis rendu compte qu’à cet endroit exact de Paris, je pourrais, ivre mort à la palinka, me promener en costume nuptial de Kalotaszeg, avec chapeau à plumes et gilet brodé de perles, et exécuter une danse de garçon à grand renfort de claques sur les bottes sans guère intriguer les passants ou le personnel du restaurant ivoirien « A la forêt noire », où, quelques bouteilles plus tard, j’ai commencé à imaginer qu’on servait des Knödel de manioc en accompagnement de Maultaschen de chèvre au ndole.




De retour dans mon ghetto blanc du fond d’une vallée alsacienne, mon ami Bob Cohen, sur Internet, attire mon attention sur un excellent article de fond consacré à une description de l’état d’Arizona considéré comme sinistre préfiguration de l’évolution de l’ensemble des USA sous gouvernance républicaine dans un futur proche :



The anti-government attitude in Arizona is now reflexive, especially because of its entanglement with the issue of immigration. As one local resident, who didn’t want to be identified because she has a government job, told me: “People who have swimming pools don’t need state parks. If you buy your books at Borders you don’t need libraries. If your kids are in private school, you don’t need K-12. The people here, or at least those who vote, don’t see the need for government. Since a lot of the population are not citizens, the message is that government exists to help the undeserving, so we shouldn’t have it at all. People think it’s OK to cut spending, because ESL is about people who refuse to assimilate and health care pays for illegals.”


Marx faisait remarquer que la contradiction fondamentale du libéralisme mercantile est l’hypothèse improbable d’un consommateur conscient en permanence de toutes les caractéristiques pertinentes – et notamment de la valeur d’usage – de l’ensemble des produits auquel il a accès, lesquels se comptent naturellement par milliers, changent tous les jours, et présentent un degré croissant de complexité technologique.


Pour la même raison, l’« Etat de droit » bourgeois repose tout entier sur le bobard largement gargarisé selon lequel « nul n’est censé ignorer la loi » – laquelle loi, même dans des Etats exempts de subsidiarité et dotés de législateurs capables de mesure, représente une aujourd’hui partout une somme textuelle dépassant de loin les capacités de mémorisation d’Einstein et Borges réunis.

Enfin, et toujours selon la même logique, la vie politique du Casino-Goulag est intégralement fondée sur l’octroi à des électeurs sous-informés d’une liberté électorale manipulable à l’infini, par définition d’unités étatiques trop vastes pour permettre une socialisation politique locale, concentration et noyautage des médias et financiarisation des luttes politiques.


Le problème que j’aborde ici est un bon exemple de ce troisième aspect. Dans le 18e comme en Arizona et à Koweït-city, les citoyens, jadis majoritaires dans la population de leur Etat, ont longtemps navigué entre les sophismes d’une gauche parlementaire manipulée leur présentant l’immigration comme une sorte d’entreprise caritative, de remède aux écarts de développement Nord-Sud et d’étape nécessaire vers la hautement désirable « multiculturalité », tandis qu’une droite parlementaire manipulée s’employait, par des critiques volontairement biaisées, à confirmer dans l’inconscient collectif la véracité de ces trois mensonges :


1. Les principaux bénéficiaires de l’immigration doivent bel et bien être les immigrés (FAUX : c’est le patronat des pays d’accueil), puisque la « droite responsable » reproche à la « gauche compassionnelle » de vouloir « accueillir toute la misère du monde ».


2. La même critique « nationaliste » de la droite semble confirmer la contre-vérité suivante : le Sud profiterait de l’immigration, ce qui est naturellement FAUX : le brain-drain et l’économie du mandat postal (fiscalement incontrôlable et condamnée à couler la balance commerciale des pays émergents) sont même deux des principaux boulets des économies du Sud.

3. Le discours truqué de la même « droite » pseudo-identitaire (constituée de cadres urbains nihilistes entièrement acquis à la culture WAS globalisée…. comme la « gauche » parlementaire), en présentant l’afflux d’immigrés comme une menace pour des identités européennes qu’ils ont eux-mêmes réduit à l’état de babiole muséographique, confirme le bien-fondé de la thèse gauchiste de l’immigration comme facteur de « multiculturalité » ; FAUX : déracinés, c'est-à-dire coupés de leurs réseaux et hiérarchies culturelles traditionnelles, les immigrés sont justement le mets préféré de la machine capitaliste à créer de la barbarie, parce que leur position de faiblesse et d’isolement en fait (surtout à partir de la 2e génération) des cobayes parfaits pour le lavage de cerveau consumériste, préalable à leur plongée dans la spirale de la dette. Quand aux espaces malthusiens, vieillissants et préalablement globalisés qu’ils investissent, ils y apportent tout au plus une tache de couleur généralement inintelligible, deux ou trois recettes de cuisine (prétextes à une nouvelle extorsion marchande) et quelques anatomies exotiques pour pimenter un marché sexuel aux règles invariables. Dans le XVIIIe, parallèlement à l’oblitération progressive du bambara et du vietnamien par le français Bouygues, le panthéon des célébrités audiovisuelles gravitant autour du Jupiter Fric se substitue rapidement au culte des morts, des esprits et des vents. Les mêmes sportswears synthétiques à grosse marge commerciale remplacent, sur des peaux noires, jaunes et bistre, les tissus naturels de la production autarcique ou locale, la beauté millénaire des pagnes et des saris. A « gauche », il est convenu qu’il sied de se réjouir de cette « intégration », dans les bruines du bassin parisien, d’animistes bantous à « notre culture », graphiquement conçue en Floride et usinée low-cost en Thaïlande.


Et pendant que les mensonges de gauche permettent de justifier le laxisme persistant en matière de protection des frontières, les mensonges de droite « empêchent » l’establishment compassionnel d’obéir à la voix de son cœur en naturalisant les immigrés qu’il refuse de reconduire. Tout cela fonctionne si bien que même ceux qui prennent conscience des effets désastreux de cette foire aux mensonges sont portés à y voir un dysfonctionnement du système, un « symptôme de décadence », sans trop savoir, hélas, de quelle décadence ils parlent.

Car si le phénomène contribue bel et bien à la décadence du modèle républicain hérité du capitalisme de phase 1, il constitue par la même occasion un instrument efficacement et consciemment utilisé au service de l’édification du modèle politique qui aspire à lui succéder dans la logique du capitalisme monopolistique : le néoféodalisme oligarchique global, dans lequel 1% de la population, les oligarques, à la tête de trusts militaro-financiers et médiatico-financiers, « orientent » le choix démocratique apolitique, acosmique et manipulé de 29% de citoyens (producteur-consommateurs-électeurs) précarisés mais jouissant encore de certains droits, d’une protection policière et de rares licences syndicales ; les citoyens encadrent, surveillent et exploitent en qualité de contremaîtres sous-traitants (ou capos) le travail et l’existence des 70% d’esclaves dont le statut fluctue entre « résident » et « sans-papier », sans droits électoraux ou syndicaux, ni aucun accès aux restes de l’état providence.

A la base de cette pyramide, on trouve une plèbe d’intouchables vivant dans une telle précarité que la problématique des expulsions devient parfaitement anachronique : en trois ans, l’Arizona vient de se débarrasser « pacifiquement » d’un quart de millions d’hispaniques ; chassés par l’hostilité ambiante et le manque total d’emplois (même la population recensable accuse un taux de chômage officiel de 9%), ils ont regagné le Mexique, le Honduras etc. de leur propre initiative, et à leurs propres frais.

Station Marx Dormoy, comme en Arizona et à Dubaï, les sociétés de cash transfer anonyme ont pignon sur rue et pullulent sur fond de populisme électoral sur le thème de la lutte contre l’immigration clandestine, un peu comme si un état rendait légales des entreprises de recel tout en fondant son discours politique sur la protection des bijouteries. Rentiers immobiliers et autres marchands de sommeil se félicitent de l’afflux constant d’ilotes migrants, qui leur permet de vendre (7000€/m² en studio) et de louer les pires gourbis à des prix plus proches de la moyenne parisienne que de celle de Bamako.

Station Marx Dormoy, les affiches électorales d’une mouvance pseudo-marxiste rebaptisée, en désespoir de cause, « la Gauche » s’étalent sur les murs de briques d’écoles publiques qui ont à peu près le même âge que son idéologie ; quant à la prolifération sur Internet de discours bien mieux articulés (comme, je l’espère, celui que je déploie ici), de mouvements anti-banques et de toutes les délicatesses théoriques de l’anarchisme de droite, de gauche et du milieu, elle n’inquiète plus vraiment les oligarques de Saint-Denis, Phoenix et Ryad, qui savent bien que leur complexité théorique les rend impropres à toute traduction vers les pidgins anglais, français ou arabe qui ont remplacé dans les familles d’esclaves la force herméneutique millénaire de l’éwé, du nahuatl et du khmer (pour le 18e, en partie grâce à l’acharnement pathétique et anachronique des « hussards noirs ») ; quant aux citoyens, encore aptes à décrypter les concepts de cette science interdite d’antenne, on compte avant tout sur leur mauvaise foi et leur passivité, résultat d’une complicité objective avec la classe oligarchique dans un contexte de colonialisme importé ou endocolonialisme : comme le prolétariat britannique dans l’analyse du Lénine de 1916, la citoyenneté est mécaniquement rabattue sur des positions réformistes par son association de facto (en qualité d’actionnaire minoritaire, certes, mais d’actionnaire) à l’entreprise impérialiste ; la seule (mais grosse) différence structurelle entre ces deux situations historiques, c’est que, du point de vue des ressources humaines, la globalisation a mis l’or noir des masses humaines asservies à portée de métro, en transplantant la Sierra Madre en plein Los Angeles, les plaines inondables du Bengladesh dans les déserts d’Arabie et la jungle du Golfe de Guinée rue Marcadet, où j’ai, pour échapper à une tempête de neige, trouvé refuge dans un placard à balais public qui s’est avéré être un petit restau nigérien qui m’a servi un barbecue d’agneau assez correct avec un garri fort recommandable.



A vrai dire, l’observation attentive des rares blancs qui peuplent encore le 18e (gérant de superette, premier garçon de bistrot tendance, libraire, gradé de la police…) révèle un type humain extrêmement proche du tea-partisan moyen en Arizona, ou du cadre inférieur de trust pétrolier arabe. Leur racisme n’est plus le racisme déboussolé et contestataire, antisémite et homophobe des années J.-M. Le Pen, des chômeurs récents dans les bassins industriels saccagés par les délocalisations ou des ménagères rurales alsaciennes apercevant pour la première fois un noir dans leur épicerie. C’est un racisme tranquille et optimiste d’élite coloniale, parfaitement compatible avec la consommation de prostitué(e)s noir(e)s etde couscous royal, un racisme de sommet de chaîne trophique dans une société métisse inégalitaire, où le sentiment racial se superpose si exactement à la conscience de classe qu’il leur serait probablement impossible d’établir avec certitude si le mépris que leur inspirent leurs caissières, loufiats, manutentionnaires et autres esclaves découle prioritairement de leur habitus social ou de leur couleur de peau. Confrontés à d’autres blancs égarés dans leur village, comme les colons de la grande époque lors de leurs retours en métropole, ils se montrent arrogants, impolis, brutaux et cyniques ; on se rend vite compte que leur mode de vie leur fait perdre l’habitude de vivre entre égaux, tant il est vrai que la gestion du parc humain endocolonial est peu compatible avec la conservation d’une éducation policée. A vrai dire, l’existence d’esclaves blancs (slaves, balkaniques…) et de rares citoyens basanés, issus de strates migratoires antérieures (le petit bistrotier maghrébin, le tamoul gérant de phone shop), compliquant vaguement le modèle, étend aussi le domaine d’application de la barbarie endocoloniale loin au-delà du vieux face-à-face caricatural de Bwana et Neg’o.

Le « Roi du Café », brasserie BCBG in partibus faisant face à la bouche du métro Marx Dormoy, serait probablement mieux nommé « Le Roi des Cons », étant donné qu’on refuse en général d’y servir du café, du moins sur la terrasse couverte et chauffée où, en raison de son inconfort mortifiant, on donne encore aux rares fumeurs le droit de se bousiller les poumons en public, à la condition expresse de consommer une bière immonde au prix qui serait ailleurs celui d’un bon vin, ou des cocktails douteux au prix du champagne millésimé. Devant mon obstination coupable à commander après 19h un café pour voler au secours d’une digestion compromise par une demi-douzaine de nems délicieusement superfétatoires, le premier garçon me traite avec tous les égards dus, dans une mine du Transvaal, à un débardeur auxiliaire d’ethnie namaqua. Cette grossièreté me choque d’autant plus qu’elle contraste avec l’extrême amabilité des locataires de l’immeuble où je squatte amicalement une chambre dans le dernier appartement hébergeant des blancs. C’est alors que, refaisant mes comptes, je comprends que la gentillesse presque obséquieuse des ivoiriens et autres berbères de l’immeuble est elle-même un symptôme (subjectivement moins désagréable) de la situation coloniale : je réside temporairement sur un continent de la planète Paris où le blanc, rarissime et généralement entouré d’un prestige prétorien d’« expat », mérite, comme dans n’importe quelle ville africaine, tous les égards. Je suis, sans m’en rendre compte, devenu un expat français du 18e arrondissement.


lundi 1 novembre 2010

ABSURDISTAN – note 4 : Bwana dans les Ka’pat


Dans la morosité grandissante d’un début d’hiver venu rappeler à beaucoup de citoyens de l’Absurdistan que l’optimisme est une ardeur non-chauffante, malgré tout, quelqu’un doit s’amuser à Bucarest-la-joyeuse : Traian Băsescu, Pharaon de Basse-Valachie.

Les dernières concessions de son gouvernement (aussi nommé « gouvernement Boc », du nom d’un des plus disgracieux de ses avatars mortels), menacé de motions de censure, au parti hongrois en matière de politique scolaire n’ont bien sûr aucune importance concrète, comme d’ailleurs toute décision de principe concernant le fonctionnement d’institutions publiques nationales en Absurdistan. Elles ouvrent notamment la voie à une pédagogie de type « langue étrangère » pour l’enseignement du roumain dans les filières magyarophones de l’enseignement scolaire, c'est-à-dire essentiellement au Pays Sicule, où la population est généralement magyarophone à hauteur de 80%. Théoriquement (un adverbe qu’on interprète ici spontanément comme signifiant : « dans d’autres pays »), cette mesure pourrait tout au plus amener à de meilleures performances pédagogiques dans les zones d’extrême monolinguisme hongrois, chez ceux des élèves (les anticonformistes) qui tentent réellement d’apprendre le roumain.



Concrètement, l’enseignement roumain étant organisé « à l’allemande », les écoles et lycées y jouissent, vu de France, d’une grande autonomie (notamment dans le recrutement des enseignants), et les enseignants sicules continueront à distribuer aux rejetons de leur ethnie des 10/10 en roumain, sans perdre une traitre seconde à mesurer leurs divers degrés d’analphabétisme dans la langue de Caragiale – et au fond, à quoi bon ? A l’échelle locale, l’usage du roumain étant, dans ces contrées, un rituel administratif découlant du principe de citoyenneté, on pourrait à juste titre considérer que toute évaluation différentielle de sa maîtrise constitue un déni d’égalité civique. A l’échelle nationale, l’ethnie étant la donnée de base de la phénoménologie sociale en Absurdistan, personne ne se méprendra jamais sur la signification de ces notes gonflées – qui mieux est : personne ne reprochera jamais à leurs titulaires leurs fautes de grammaire et l’imprécision de leur vocabulaire, le roumain étant, en matière linguistique (et autres…), un être des plus tolérants.



Tout le monde le sait – ce qui n’empêche pas l’opposition (la même opposition qui, il y a presque jour pour jour un an agitait « son » parti hongrois et « son » maire allemand de Sibiu comme fétiches ultimes d’une vénération pseudo-coloniale du Visage Pâle) de se lancer, certes sans conviction ni talent, dans des plagiats éhontés des meilleurs délires de Vadim Tudor sur « l’irrédentisme hongrois » et « la menace antinationale », jeu dangereux qui, pour l’instant, n’a pas d’autre effet que celui de consolider a contrario la coalition de gouvernement, qui rassemble le bloc mioritique roumain PDL & Co. et le parti hongrois – « l’opposition » étant, rappelons-le, constituée de « libéraux », actuellement occupés à démontrer, dans un style jdanovien d’une grande pureté (http://www.ziuadecj.ro/editorial/scrisoare-deschisa-catre-emil-bok---54046.html), le primat du prix du pain sur le sentiment d’identité de « leurs frères hongrois », et de « socialistes » adeptes des privatisations et de l’OTAN. Les efforts quotidiens du collectif anarchiste autoproclamé « gouvernement Boc » pour décrédibiliser l’Etat et le pouvoir en place se heurtent donc à la concurrence féroce d’une « opposition » évoluant à une vitesse encore plus vertigineuse vers l’absolu du ridicule et du néant conceptuel.

Le Dominator de Bucarest, premier dictateur européen à avoir élevé le ricanement au rang de stratégie de gouvernement, n’a pas fini de rire…


Entre temps, sur un site consacré à l’histoire de la politique linguistique en RDC (http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/afrique/czaire.htm), j’apprends que :



"A l'exemple de la Belgique, il y a même eu des projets de partage du Congo belge en une «zone francophone» et une «zone flamande»."



Je vois d'ici les Lingalo-flamands éminçant menu les Wallonbas du Zout-Kijvoe... Heureusement, les missions ont finalement donné la priorité à l'évangélisation en langues régionales (swahili, kikongo etc.). Comme ça, pas d'ingérence dans la « barbarie africaine » : Houe-tue à droite, Toute-scie à gauche ; au milieu, dans sa jeep climatisée à vitrage anti-balles, Bwana compte les points et vend les cartouches. C'est quand même plus réglo...



Dans ma propre partie de l’Afrique, d’ailleurs, l’histoire est fondamentalement la même. Pendant que les néo-stalinistes du « parti libéral » et les narodniks pravoslaves du « parti social-démocrate » reprochent à « la droite » post-nomenclaturiste de Băsescu de trahir « la nation » en donnant à quelques milliers de pédagogues sous-alimentés le droit théorique d’utiliser des manuels made in Hungary, la véritable actualité, c’est encore et toujours Bwana :



Au pays des icônes, l'apparence n’est jamais trompeuse : Bwana, cette fois-ci, s’appelle Jeffrey Franks, un « technocrate » FMI bien répugnant, œil en trou de pine et goitre d’ogre, dont la bonne tête de pédéraste violeur anthropophage ne cache en effet rien d’autre qu’une extrême cruauté et un parfait cynisme dans l’exercice quotidien de la prédation économique. Il est actuellement « en visite prolongée » au centre de la plantation, où il « discute des conditions du prêt » avec les contremaîtres indigènes. Pas la première du genre, certes, mais cette fois-ci, probablement désinhibé par l’atmosphère de foire d’empoigne sur vaisseau en perdition que suggère « l’exercice parlementaire » roumain, et animé par le réalisme un peu cru qui gagne du terrain dans le cœur de l’homme blanc à mesure que s’approche un hiver économique XXL, il se lâche, le gars Jeffrey, comme sur une cave-prison flamande bien garnie ! Finies, les « options laissées au gouvernement de Bucarest », finie, la pédagogie Steiner à l’usage des sous-hommes, finis, les strausskahnismes mous ! Ebbes oder Nix, comme l’affirmait, en faisant avancer ses vaches à grands coups de trique, ce disciple inconscient de Leibnitz rencontré vers 1985 dans un pré du banc communal de Hilbesheim ! Quand le sauvage devient récalcitrant, eh ben, faut ce qui faut ! Non content de dicter aux contremaîtres indigènes les recettes et dépenses de la plantation, ce médecin sans frontière leur prescrit désormais aussi les lois à faire respecter pour réguler les rapport de leurs propres nègres avec les usuriers du port – lesquels ne sont autres que le grand capital bancaire occidental, que l’artifice juridique de la plantation souveraine oblige néanmoins à maquiller en sociétés de droit roumain. Parce c’est bien joli de vouloir « réglementer l’activité bancaire » (ou plus exactement : éliminer une partie des pratiques usuraires actuelles, comme le prévoit une loi récemment votée en Foire d’Empoigne), mais ça pourrait amener Bwana à vous « couper les vivres ». Car le sauvage est irresponsable et paresseux : il boit, bat sa femmes, fait des dettes, et sans Bwana, la rigueur et la magnanimité toutes paternelles du FMI, il crèverait la gueule ouverte, le sauvage !



En réalité, cet argent du FMI, dont Jeffrey Frankenstein agite la prochaine tranche comme un rab de bouillie de patates au réfectoire de Theresienstadt, ce bon argent de Bwana, à la différence des B52 de l’OTAN, traverse la Roumanie sans toucher le sol. Les contremaîtres indigènes, une fois leur commission prélevée, ne peuvent l’employer qu’à renflouer leur monnaie constamment menacée de dévaluation par le désastre économique interne (cf. ibidem http://korkorezhau.blogspot.com/2010/09/fara-numar-pour-un-bolivarisme.html), c'est-à-dire à accorder un nouveau sursis aux centaines de milliers de surendettés en devises que leur créanciers (les filiales sauvages des grandes banques de Bwana) n’ont naturellement aucune envie de saisir, étant donné qu’ils ne pourraient jamais écouler la moitié des biens hypothéqués (notamment immobiliers) sans provoquer l’effondrement des cours et leur propre faillite – d’ailleurs bien méritée, puisque personne ne les obligeait à prêter à tour de bras à des imbéciles potentiellement insolvables. En d’autres termes, cet « argent » (d’ailleurs pratiquement imaginaire), au gré d’une ou deux opérations d’écriture comptable roumaine, passe de la poche virtuelle d’un contribuable occidental au compte immatériel d’une banque occidentale, un peu comme à l’occasion d’un « plan de relance économique », donc, sauf qu’au passage, Bwana resserre un peu plus la bride des « jeunes démocraties » et autres « économies émergentes ».

Cette parade aéronautique de milliards d’euros dans le ciel d’Absurdistan ne protège naturellement ni du froid, ni de la faim les chômeurs sicules, petits paysans moldaves et autres intermittents tziganes du spectacle de la misère, indépendamment de leurs usages linguistiques, de l’organisation des écoles qu’ils n’ont pas fréquentées et de leur rapport à « l’histoire nationale ». Ceux à qui les hausses fiscales imposées par Bwana laissent de quoi se chauffer feront la queue devant une banque pour remettre leurs derniers picaillons à l’un des deux monopoles gaziers privés qui se partagent le territoire et… appartiennent à Bwana.

« Monopoles, oligarchie, tendances à la domination au lieu des tendances à la liberté, exploitation d'un nombre toujours croissant de nations petites ou faibles par une poignée de nations extrêmement riches ou puissantes : tout cela a donné naissance aux traits distinctifs de l'impérialisme qui le font caractériser comme un capitalisme parasitaire ou pourrissant. » – écrit Lénine en 1916 ; « parasitaire ou pourrissant » : c’est à croire qu’il connaissait Jeffrey Franks… En tout cas, il connaissait Bwana.


Au pays des icônes, c’est tous les jours dimanche après-midi. Par conséquent, les (désormais fort nombreuses) chaînes de télévision diffusent toutes, exclusivement et en permanence, des remakes plus ou moins ressemblants de l’Ecole des Fans de Jacques Martin ; en dépit de mon affection nostalgique pour ce genre qui me rappelle ma grand-mère, il m’arrive de m’en lasser, auquel cas je suis livré pieds et télécommande liés au monopole de France 24, qui m’inflige le discours de Sarko au Sommet de la Francophonie (célébré non loin de l’endroit où Lénine, 94 ans plus tôt, écrivait les lignes ci-dessus), et j’en viens soudain à me demander : pourrait-on considérer l’empalement de Jeffrey Franks sur un fer à souder comme « une mesure de réforme de la gouvernance économique mondiale » ? Naturellement, j’ai des doutes quant à la régularité administrative du procédé, mais d’un point de vue strictement affectif, c’est une hypothèse de travail sur laquelle je continuerais volontiers à travailler…

jeudi 14 octobre 2010

OSHO Bucarest


Abstraction faite d’assez probables divergences théologiques, qui ont pu, vers 1900, contribuer à convaincre la famille Feldman de préférer Chicago à l’Ukraine, la principale différence entre cet évêché in partibus de l’Eglise du Bœuf, camouflé en plein Bucarest sous le sigle OSHO (pour Oscar, Sam, Harry & Oliver Feldman) et le franciscanisme, c’est qu’OSHO, de toute évidence, ne se donne pas pour priorité la conversion des humbles : en proposant la moins chère de ses viandes vieillies à 95 lei, sachant que le SMIC roumain est à 600, ce tout premier OSHO du continent Européen se protège efficacement des invasions de daco-dogons en provenance des grottes artificielles de Pantelimon, et d’ailleurs, ça tombe bien, il a justement élu domicile au beau milieu d’un quartier mutant, au paroxysme de Dorobanţilor, à proximité d’une place Charles De Gaulle où Beigbeder, à 2000km de Neuilly, pourrait à tout moment retrouver des souvenirs d’enfance.




N’empêche : au pays des carbonades de porc attendries au marteau, des rôtis carbonisés et des schnitzels panés dans l’huile, en découvrant cette boucherie-steak-house à la gloire de l’Angus du Kansas (qui trône d’ailleurs devant l’entrée sous forme de veau d’or biométrique, à même un trottoir de Vlad Ţepeş), à la faveur des relents slaves de la nuit valaque, on croirait presque s’être égaré dans un chapitre de Boulgakov, n’était la clientèle mutante, qui obligerait dans ce cas à soupçonner Boulgakov d’avoir, horribili dictu, emprunté des personnages à Houellebecq। Sous sa carapace très verre et métal, pratiquement obligatoire sur ce Bulevardul Primăverii où il a très récemment ouvert ses portes pour, visiblement inspiré par la théorie maoïste de contournement des centres par les périphéries, commencer en Roumanie la reconquête de l’Europe, OSHO cache un design réconfortant dans son traitement élémentariste de la brique et du bois massif, cadre idéal d’une cuisine de l’ingrédient roi, en constante hésitation sémiologique entre la tentation vaguement beauf du „pas de chichi” et la monumentalisation brancusienne de la véritable diva du drame carnivore : la bidoche, séchant sous nos yeux avides dans la transcendance d’un énorme frigo vitrifié où seul le frémissement des étiquettes dans la brise des ventilateurs, délicieuse allégorie du rapport du temps à la plus-value, vient troubler le hiératisme totémique des noix pâtissières et des porterhouse au gibet.


D’ailleurs, la relative cherté des viandes, aggravée par une légère fraude à l’affichage (le menu affirme que toutes les pièces de bœuf ont au moins 21 jours, alors que cette garantie ne concerne naturellement que les viandes vieillies, entre 95 et 170 lei) est compensée par une philosophie tarifaire all inclusive (accompagnement et salade inclus dans le prix des viandes), et surtout par le vin de la maison, un petit rouge valaque de l’année, sans réelle complexité œnologique, mais avec toute la virilité nécessaire pour tenir tête à un T-bone rare ; à 35 lei la bouteille, en patois de Bucarest, c’est ce qu’il est convenu d’appeler un cadeau. Cette bonne surprise s’inscrit d’ailleurs dans la stratégie de concentration verticale caractéristique de l’entreprise, qui garantit aussi in house l’élevage et l’abattage de son bœuf. En fin de compte, vin et café compris, on y mange une sérieuse portion de bœuf vieilli pour 120 lei par personne, soit moins du double de ce que coûte en moyenne un dîner acceptable à Bucarest, et l’aumône initiatique de 200 donne droit au Porterhouse blue, qui constitue probablement l’équivalent le plus crédible du taurobole mithridate dans l’offre gastronomique des pays de l’OTAN.


http://www.osho-restaurant.ro


samedi 25 septembre 2010

ABSURDISTAN – note 3 : La Pyramide du Peuple



Au contraire du Château de Peleş, dont l’ornementation rococo-médiévale d’inspiration sécession renaissante a (je l’espère) pour principale finalité de créer une illusion de grandeur autour de cette bicoque à peine plus monumentale que certains Taj-Mahal tsiganes de la banlieue de Huedin, le Palais du Peuple, édifice administratif civil le plus grand du monde, est de prime abord, tel que je l’aperçois en perspective depuis l’une des avenues dithyrambiques qui y mènent, victime d’un effet de réduction. Ce n’est qu’au-delà du premier check point, en arrivant « au pied du bâtiment » – c’est -à-dire quelque-part au milieu de la steppe aride, imparfaitement transformée en parking pour quelques dizaines de milliers de véhicules, qui sépare le mur d’enceinte du bâtiment lui-même – que je deviens conscient d’être sur le point de pénétrer dans la seule pyramide visible sur le sol de l’Union Européenne.

Son nom officiel au cours de « l’âge d’or » autoproclamé de Nicolae Ceauşescu était la « Maison du Peuple » ; ses assassins et héritiers, autoproclamés « régime de la transition démocratique », l’ont rebaptisée « Palais du Parlement », sous prétexte qu’il héberge, outre un stade de foot souterrain, le musée national d’art contemporain, un restaurant avec piscine et autres expositions permanentes et temporaires, le sénat et la chambre des députés ; cependant, comme l’immeuble ressemble presque autant à une « maison » que la pyramide de Chéops (qu’elle dépasse de 2% en volume total), et évoque à peu près autant le parlementarisme que Pyongyang, qui a fourni à l’architecte Anca Petrescu le modèle de ce quartier néologique, on l’entend parfois appeler Palais du Peuple, dénomination plus proche du réel, mais qui reste franchement euphémistique pour désigner cette construction typiquement théocratique, où l’on devine bien, même sans la moindre notion d’histoire, que le « Peuple » n’y a sa place qu’à l’état de déité éponyme, prêtant comme Quetzalcóatl son nom au Grand Prêtre destiné à être de iure le seul occupant mortel des lieux : la Pyramide du Peuple.

Le tremblement de terre de 1977, tout en préparant la voie aux bulldozers de Ceauşescu, avait rappelé le risque sismique élevé de la zone de Bucarest. Subséquemment, la Pyramide du Peuple a sciemment été construite sur un bloc rocheux connu sous le nom de Colline de l’Arsenal ; une fois le peu d’humus qui pouvait encore la couvrir enterré sous les décombres des 7km² de vieux quartiers rasés pour faire place à l’inspiration nord-coréenne d’Anca Petrescu, le Chéops bsurde disposait enfin d’un véritable désert pour entourer sa pyramide néoclassique monochrome. Les rares tentatives, dérisoires et tardives, de réintroduction du règne végétal dans cet arrondissement de la lune sont donc naturellement restées vaines. Faut-il vraiment le déplorer ? En termes d’effet optique, à moins de planter exclusivement des séquoias à feuilles d’If et des eucalyptus géants, elles auraient a priori débouché sur la formation d’une sorte de lichen pitoyable sur les rebords inférieurs du colosse, d’une lèpre cellulaire à l’image de cet autre parasite disgracieux dont la présence, certes rare et contingentée, perturbe l’harmonie létale de cet espace galactique : l’homme.

A l’intérieur, au bout d’un petit vestibule un peu trop petit pour l’organisation de matchs de rugby, nous sommes reçus par une grande brune servie sur talons aiguille, en mini-jupe et décolleté vertigineux, que des mensurations de top-modèle, son bronzage intégral surhumain et sa coiffure à trois chiffres permettent d’identifier d’emblée comme une assistante parlementaire. Dès les présentations, comme sous l’effet d’un interrupteur invisible, elle se branche tout naturellement en mode « British Council ». D’abord tenté par ce rôle improbable dans un James Bond apocryphe mis en scène par Rocco Sifredi, je me rends assez vite à l’évidence que nous parlons tous deux mieux le hongrois que l’anglais, et interromps la procédure. Déstabilisée, la brune s’excuse bruyamment : « elle me croyait étranger » ; je suis effectivement étranger, réponds-je avec une certaine méchanceté, car relativement conscient de provoquer ni vu ni connu l’effondrement de la cosmologie à base d’insiders roumanophones et d’outsiders anglophones implantée dans son cerveau sicule dès le début de son ascension politico-sociale dans cette « capitale francophone ».

Elle est habilitée à me montrer le Sénat, institution malaimée du régime unicaméraliste de Traian B., où j’aurais probablement eu accès même avec une barbe, un turban et un AK47 dans chaque main, à condition de m’engager à ne laisser personne vivant à l’intérieur, plus quelques couloirs, paliers et antichambres sans réelle importance, d’une dimension moyenne proche de celle de mon village de Kalotaszeg, hors colline tsigane. Au sénat, le seul visage un tant soit peu familier est celui du président, Mircea Geoana, candidat malheureux aux dernières naumachies présidentielles et actuellement mis en minorité au sein de son propre Parti Social Démocrate. "Depuis la dernière tentative de destitution orchestrée par Băsescu, m’explique la nymphe parlementaire avec un vague amusement, il n’ose plus rater une seule séance. " L’espace d’un instant, en me remémorant les insupportables bigoteries nationalistes de cet énarque balkanique en fin de campagne désespérée, je regrette de ne pas avoir de jumelles de théâtre pour regarder les mains de cet histrion aux abois crispées sur un accoudoir empire.

Pour accéder à la Chambre des Députés, l’intercession hyperphéromonée de la walkyougrie ne suffit plus : le détachement passe sous la direction d’un « officier du protocole », cinquantenaire moustachu et musclé que je ne soupçonne pas un instant d’avoir fait l’école hôtelière, et encore moins de ne pas être officier. Depuis la galerie de l’hémicycle, au bas duquel une cinquantaine de cinquantenaires en pleine possession de leurs capacités de sommeil débattent âprement d’une loi sur la protection des handicapés, je reconnais Toader, camarade de promotion de la rue d’Ulm qui, n’ayant pas eu comme moi la chance de devenir imprésario d’orchestres tsiganes, doit gagner sa vie dans des compagnies nettement plus douteuses, apparaissant notamment affublé du portefeuille de la culture dans tel ou tel gouvernement Boc. Il se frotte lentement la barbiche, visiblement préoccupé, outre le sort des handicapés roumains, par l’état d’avancement des travaux de réparation du système de climatisation, qu’on pourrait néanmoins aussi considérer comme des travaux d’installation, étant donné qu’il n’a jamais fonctionné.

Tout en dénonçant, avec une délectation masochiste mal camouflée en indignation démocratique, le coût exorbitant de l’ouvrage pour l’économie de l’Absurdistan (estimé en 2006 à 3 milliards d’euros, et sans doute sous-estimé du fait de l’emploi massif du travail militaire et forcé), les indigènes, toutes ethnies confondues, restent massivement fiers de ce monument élevé à leur incapacité foncière à produire dans tout autre cadre politique que celui de la dictature orientale ; à l’instar de ma guide hongroise et du « roumain protocolaire », la page correspondante du Wikipedia roumain aligne avec orgueil les chiffres et les records : 86m d’altitude et 92m de profondeur (dans la cité fondée par Vlad Ţepeş, il semble difficile d’oublier que la véritable majorité humaine se trouve toujours sous le sol – d’où l’on continue par ici d’ailleurs assez souvent à voter), 7000 tonnes d’acier et 1 000 000 m3 de marbre (oxymore architectural à l’image de ces pseudo-césars pravoslavolatins en uniforme soviétique), 200 architectes et 20 000 ouvriers travaillant aux 3/8… Le communisme s’identifiant dans cette partie du monde au triomphe tardif et péremptoire du système métrique dans un hinterland agraire à base d’aunes, de pouces et de toises, le descriptif de la pyramide finit tout naturellement par ressembler à ces menus de restaurants provinciaux et/ou populaires de l’Absurdistan, ensevelissant leur maigre poésie gastronymique sous le grammage exact et détaillé des viandes, sauces et garnitures (voir illustration en provenance de Buşteni). Ils reproduisent ainsi avec une fidélité clo(w)nesque la manie quantitative de leur programmateur suprême, qui avait intégré au cahier des charges la nécessité métaphysique de voir depuis son balcon impérial une avenue plus longue que les Champs Elysées, et imposé la valeur exacte de la surface au sol du bâtiment, obtenue au moyen d’un calcul cabalistique intégrant la longévité prévisionnelle du bâtiment : 1000 ans, comme d’habitude…

Au bout du compte le savetier-démiurge est mort d’une rafale de mitraillette dans le dos sept ans après le début des travaux de construction de sa pyramide millénaire ; encore de son vivant, il avait dû renoncer à prononcer ses discours sur le balcon impérial, d’où son visage n’était pas reconnaissable depuis l’esplanade au-delà de l’enceinte extérieure, où son peuple, massé, attendait la bonne parole. Ceauşescu avait dû faire construire en catastrophe un petit bastion-tribune à la hauteur du portail extérieur, et c’est deux ans après sa mort, à l’âge de la sonorisation et de l’écran géant, que le conducător américain Michael Jackson, lors de son premier passage à Bucarest-la-joyeuse, inaugure le balcon sur ces mots restés célèbres : Hi, Budapest !

C’est vers la fin de la visite qu’une date d’achèvement mentionnée en passant m’amène soudain à comprendre que l’ensemble des travaux d’aménagement intérieurs de ce monument paroxystique de « l’odieuse dictature communiste » … ont été poursuivis et finalisés, sans aucune inflexion stylistique, par « le nouveau pouvoir démocratique » des années 1990 ! On a même mis une dernière main à ces escaliers-cul-de-sac s’élevant au bout de tel ou tel couloir jusqu’à un palier ne débouchant sur rien, un anti-palier suspendu avec sa balustrade, comme une terrasse, à une vingtaine de mètres du sol, dans l’intention nettement affichée de rendre tangible et visible le concept de « dépense somptuaire ». Pendant que l’UE s’engageait dans ses premières négociations d’intégration avec cette « jeune démocratie de l’Est », des paysannes démocratiquement réquisitionnées finissaient sur place la couture de tapis trop étendus pour être transportables en une seule pièce. Il était d’ailleurs grand temps : c’est sur l’un de ces tapis qu’a été signé en 2004 le traité d’adhésion de la Roumanie à l’OTAN.

Pourtant, tout n’est pas resté en l’état : l’Absurdistan étant, après la chute de « l’odieuse dictature communiste » entré dans un processus d’involution technologique, plus personne ne sait à l’heure actuelle comment démonter, ni donc nettoyer, les milliers de lustres (« totalisant 3500 tonnes de cristal ») qui, trente mètres au-dessus de nos têtes, mesurent en couches de poussière le temps écoulé depuis le début de cet entre-deux-dictatures en voie d’achèvement. A l’arrivée de notre premier ascenseur, je perçois un autre signe du changement de régime dans la chaise concédée aux liftières, sur laquelle elles ont le droit, pendant leurs intervalles d’oisiveté, c'est-à-dire en permanence, de tricoter et de lire des tabloïdes et autres livres de prières, tout en bavardant gaiement avec « les habitués ». Elles sont les seules femelles de plus de trente-cinq ans visibles dans cette dimension hyperdépliée, et naturellement les seules à présenter des signes d’obésité et d’ignorance critique des bienfaits du solarium. Les hommes aussi, « élus », « nommés », « journalistes » et autres agents des services secrets, semblent constituer un isolat biologique de bruns trapus et ventripotents en état de complicité esthétique avec le cliché cinématographique anglo-saxon de l’assassin bulgare.

En contexte, dans l’idiosyncrasie de ce microcosme, on serait donc plutôt incité à considérer les liftières comme une sorte de troisième sexe, a priori dominant, comme dans tout le reste de l’Absurdistan, étant donné que ce sont elles qui conduisent les deux autres sexes vers les restaurants, piscines et saunas interdits des étages inférieurs voire, qui sait, vers ces derniers étages supérieurs et inférieurs auxquels même le moustachu protocolaire – qui connaît pourtant les tunnels menant d’ici au palais présidentiel et sait quelles verrières peuvent se soulever pour permettre l’atterrissage d’un hélicoptère dans tel ou tel hémicycle – prétend ne pas avoir accès. Peut-être qu’en réalité, personne n’y a accès. Peut-être que quelqu’un y vit ; ou du moins, s’y réveille au coucher du soleil…