Affichage des articles dont le libellé est racisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est racisme. Afficher tous les articles

mardi 25 janvier 2011

ABSURDISTAN – note 5 : L’intégration dans quoi ?



Des polémiques récentes, comme toujours suivies de concertations internationales couteuses réunissant de nombreux incompétents autour de nombreuses tables, ont comme toujours débouché sur l’allocation de fonds considérables, quoiqu’insuffisants, au service d’un mot d’ordre vague, voire dangereux : intégrer les tsiganes d’Europe du Sud-Est (sous-entendu : étant donné qu’on ne peut décemment pas les foutre à la porte d’un continent qu’ils peuplent depuis cinq siècles, et dont ils partagent d’ailleurs la principale valeur culturelle : le christianisme).

Faute de savoir ce que signifie ce mot fourre-tout (qui, pour ma part, m’a toujours désagréablement rappelé la Gleichhaltung nazie…), on préfère généralement entourer d’un flou artistique la question des fins, et se rabattre avidement sur celle des moyens, et « l’intégration » devient vite ce machin dont l’instrument est l’école.

En effet, même dans un pays comme la Roumanie, qui fort heureusement reconnaît à ses citoyens le droit à une identité ethnique (distinguée de la citoyenneté), les recensements s’en remettant sur ce point aux déclarations des recensés (n’importe qui, même blond aux yeux bleus, pouvant par exemple se déclarer arménien ou gagaouze si le cœur lui en dit), comment diable distinguer sociologiquement les tsiganes des non-tsiganes ? Ou plus exactement (la distinction concrète étant en général un donné de l’expérience quotidienne en Roumanie), comment caractériser leur situation sociale ? Ils sont, par exemple, plus pauvres que la moyenne. Mais dans ce cas, le « problème tsigane » (autre pseudo-concept d’un vague vertigineux) n’est-il pas tout simplement le problème de la pauvreté ?

On est donc bien content de pouvoir remarquer que, même comparés à des groupes sociaux économiquement proches, les tsiganes présentent la particularité d’un taux de scolarisation anormalement bas. Et nous voici tirés d’affaire : envoyons les tsiganes à l’école, et tout ira bien !

Reste à savoir pourquoi les tsiganes (et quels tsiganes !) envoient moins souvent leurs enfants à l’école que leurs voisins d’ethnie roumaine ou hongroise.

Ici, première bizarrerie : parlant d’un pays qui reconnaît aux minorités ethniques le droit à l’enseignement en langue maternelle, personne, ou presque, ne mentionne la quasi-inexistence d’un enseignement (au moins primaire) en langue romani. Pour les gauchistes occidentaux qui ont à l’Ouest fait du « problème tsigane » leur fond de commerce, c’est malheureusement compréhensible, surtout vu d’un pays comme la France, culturellement plus centraliste, c'est-à-dire moins démocratique que la Roumanie. Mais les roumains n’en soufflent pas mot non plus… Il faut croire que ce qui (en Roumanie du moins) paraît parfaitement normal dans le cas de la minorité hongroise (« peuple historique » et autres clichés de l’idéologie impérialiste post-hégélienne) ne l’est pas vraiment quand il s’agit des tsiganes.

Ce même racisme implicite et généralisé explique que, comme Claude Karnoouh, à l’occasion de déclarations honnêtes faites à une publication qui l’est moins (http://www.hotnews.ro/stiri-esential-8237263-interviu-claude-karnoouh-antropolog-francez-poporul-roman-este-rasist-orice-alt-popor-numai-popoarele-din-vest-tac-pentru-tem-aici-integrarea-tiganilor-putea-simpla-prin-forta.htm) a eu le courage de le faire remarquer en roumain aux roumains, les autorités ne cherchent pas vraiment à faire respecter l’obligation scolaire quand il s’agit des tsiganes, ce qui jette d’emblée une ombre sur tous les programmes bien-pensants prétendant résoudre le « problème » par allocation de moyens à une institution qui choisit de ne pas faire son travail.

Et voilà que je mentionne une deuxième fois (soit : deux fois de trop déjà) cette expression confuse et si lourde d’analogies funestes (cf. le « problème juif » des années 20-30). Or, dans l’ordre des raisons qui m’obligent à condamner la plupart des « solutions au problème tsigane » en circulation dans le discours médiatique, l’une d’elles, de par son caractère a priori, s’impose comme la première, et c’est qu’il n’y a pas de problème tsigane. Non seulement, en dehors de quelques mises en scènes pénibles d’un despote en perte de vitesse, il n’y en a pas en France (cf. ici même : http://korkorezhau.blogspot.com/2010/09/absurdistan-note-2-coulisses-du-show.html), mais il n’y en a pas davantage en Roumanie. Les phénomènes auxquels on fait généralement allusion sous ce nom se résument, du point de vue des causes, à :

* la déréliction accélérée des structures étatiques roumaines, et notamment du maintien de l’ordre : ce qui rend l’existence d’une minorité délinquante au sein de l’ethnie tsigane particulièrement insupportable pour le roumain du peuple dans la Roumanie des 20 dernières années, c’est avant tout le niveau pratiquement nul de protection légale auquel il peut désormais prétendre en contrepartie de l’accomplissement de ses devoirs civiques (et notamment fiscaux). Il faut être journaliste roumain, idiot ou perfusé à l’héroïne pour penser que la corruption et l’incompétence de la police et de la justice roumaines (institutions dans lesquelles le niveau de représentation de ladite ethnie est nul) seraient dues aux tsiganes. Que certains tsiganes (comme certains roumains, hongrois etc.) en profitent, c’est certes condamnable, mais malheureusement naturel et inévitable : cela relève de l’ordre des conséquences. Tout le reste, ce sont les sophismes par lesquels la petite bourgeoisie roumaine se défausse sur une minorité ethnique des résultats de son apathie et de sa complaisance envers un état crapuleux.

* au naufrage démographique des populations non-tsiganes du Bassin des Carpates, qui déséquilibre le fonctionnement de relations parfois séculaires (et pour la plupart, sinon harmonieuses, tout du moins stables) entre sédentaires de vieille date et nomades ou post-nomades. De ce point de vue, en dépit des droits historiques que confèrent à mon sens aux tsiganes l’ancienneté de leur enracinement européen et leur attachement majoritaire (et sincère !) au christianisme, leur « problème » n’est autre que le « problème » des immigrés récents d’Europe occidentale – c'est-à-dire une projection en creux du véritable problème : le problème français, allemand, hongrois, roumain… le problème de l’humanité occidentale décérébrée, déchristianisée, décimée par le malthusianisme petit-bourgeois, le problème d’une civilisation guidée vers le suicide de masse par des élites nihilistes.

L’école, dans laquelle un jacobinisme à valeur muséographique feint de voir une solution est d’ailleurs une partie de ce problème : parallèlement aux mass-médias, elle constitue depuis longtemps l’un des canaux de transmission de l’infection nihiliste, en minant la culture communautaire (rebaptisée « superstitions », « préjugés », « dialectes » etc. par les hussards de l’individualisme petit-bourgeois) pour développer l’esprit de compétition, la discipline et le respect des autorités allogènes imposées.

Dans cette perspective, il devient non seulement possible, mais aussi hautement nécessaire de préciser le contenu réel de « l’intégration », c'est-à-dire les résultats réellement prévisibles, quoique soigneusement occultés, de la politique qui en fait son slogan : de tous ces enfants tsiganes actuellement sous-scolarisés, faire, comme en Hongrie, des consommateurs roumanophones, « intégrés » à la pseudo-culture sinistrée de la majorité nihiliste, mais toujours marqués racialement, et d’autant plus réduits à merci qu’ils ne peuvent plus compter sur les réseaux, les savoirs et les valeurs de la tradition.

En effet, n’importe quelle étude honnête révèlera qu’à niveau socio-économique comparable, les tsiganes de Hongrie sont plus et mieux scolarisés que ceux de Roumanie, ce que traduit le fait constatable avec un minimum d’intuition linguistique, à n’importe quel coin de rue de Józsefváros et de Turda, que les tsiganes de Hongrie sont pour la plupart magyarisés (monolingues en hongrois, ou dans un créole très proche du hongrois standard), tandis que ceux de Roumanie conservent pour la plupart l’usage de leur langue patrimoniale (et, détail intéressant : ceux qui l’ont perdue l’ont souvent remplacée par le hongrois, dans des zones à peuplement majoritaire hongrois, comme la Siculie).

Par ailleurs, il est de notoriété publique que les tensions xénophobes entre population majoritaire et minorité tsigane sont bien plus fréquentes et bien plus graves en Hongrie qu’en Roumanie. Curieusement, tout le monde s’abstient soigneusement d’en tirer des conclusions, si ce n’est celle, hautement scientifique et extrêmement populaire depuis que les grands capitaux taxés par le Fidesz ont lâché leur meute médiatique sur Vikor Orban, que les Hongrois sont de sales fascistes.

Pourtant l’interprétation des faits est d’une limpide simplicité : l’encadrement des tsiganes par l’institution scolaire telle qu’elle existe en Europe du Sud-Est renforce le plus souvent leur marginalisation et leur précarisation.

Ayant passé des années à la tête d’une PME en Roumanie, j’ai payé (assez cher, d’ailleurs…) pour savoir qu’après liquidation des couches artisanales (souvent allogènes : hongrois, allemands) de la population urbaine par le régime Ceauşescu, les derniers artisans réellement professionnels (au sens du know-how autant que du point de vue du Beruf) de Roumanie qui ne se soient pas encore expatriés sont pour la plupart tsiganes. Même à défaut d’entreprises inscrites au Registre du Commerce et de personnalité juridique, c’est à eux que même les institutions publiques ont recours quand elles procèdent à des travaux réclamant du savoir-faire et que leur budget ne leur permet pas d’avoir « tout naturellement » recours à l’import. Pour citer un cas des plus concrets : en Transylvanie centrale, c’est aux tsiganes zingueurs de l’ethnie Gabor que les enfants roumains et hongrois des écoles communales doivent d’avoir un toit et des gouttières au-dessus de la tête pendant qu’ils écoutent un instituteur sous-formé et sous-payé leur débiter des âneries nationalistes.

Or ces tsiganes, pour la plupart, sont tsiganophones et n’appartiennent pas à la frange « intégrée », c’est-à-dire transformée en lumpen-proletariat roumanophone périurbain. Ces familles étant souvent relativement aisées et totalement sédentaires, elles seraient les seules réellement exposées (car possédant des bien saisissables) à un programme de coercition scolaire. Le plus tragiquement drôle, c’est qu’à la différence du lumpen-proletariat tsigane qui a massivement recours au « travail » (mendicité et vol) des enfants, ces familles-ci manifestent même souvent une tendance spontanée à scolariser leurs enfants lorsqu’ils ne sont pas (encore), ou qu’ils ne sont plus nécessaires aux travaux artisanaux ou domestiques. Hélas, l’existence de cette strate sociale ni opulente, ni misérable, ni maffieuse ni migrante (et pourtant loin d’être minoritaire) au sein de la minorité tsigane de Roumanie est constamment occultée, aussi bien par les élites roumaines, qui, vivant mentalement dans une série télévisée américaine, voudraient (dans un pays sans industrie…) voir des tsiganes ingénieurs pour considérer comme réussie leur « intégration », que par les gauchistes occidentaux et leurs alliés du « monde associatif tsigane » (dénué de toute représentativité au sein du monde tsigane), qui ont absolument besoin d’images bien calcuttiennes de « victimes sociales » pour actionner la pompe à subventions… dont ils vivent.

En revanche, nul besoin de mon passé d’entrepreneur obscur et malheureux pour savoir qu’à part l’alphabétisation, l’école roumaine (à supposer que cette institution de gardiennage de mineurs en plein effondrement mérite encore ce nom) ne propage aucun des savoirs qui manquent réellement aux jeunes tsiganes pour entrer en complémentarité avec la société roumaine actuelle : non seulement elle tourne résolument le dos à l’enseignement technique dont la Roumanie des métiers sinistrés aurait tant besoin, mais elle n’éduque pas davantage la jeunesse de Roumanie à l’exercice des droits et des responsabilités démocratiques récemment acquis, au droit des ménages et des entreprises, à la lecture critique de l’information et à la participation civique. Bref : l’école roumaine forme, dans le meilleur des cas, de la chair à call center pour peupler les malls lors des soirées de week-end dédiées à la consommation low budget, et le plus souvent de futurs travailleurs non qualifiés, ou qualifiés pour des tâches inexistantes en Roumanie, qui alimenteront la pompe à main-d’œuvre cheap des métropoles néocoloniales. A supposer que les jeunes tsiganes souhaitent (mais on se demande vraiment pourquoi ils le souhaiteraient…) partager ce sort ô combien enviable, l’exemple hongrois incite à penser que le racisme des roumains ne leur permettra pas de toucher les dividendes de ce ralliement au modèle majoritaire.

Mais les contrevérités ont la vie d’autant plus dure que le débat rassemble le plus souvent, autour d’une table richement garnie de subventions, des « experts en intégration » occidentaux triés sur le volet parmi tous ceux qui, non seulement ne parlent pas romani, mais ne comprennent même pas un traître mot de roumain, et des roumains de la petite bourgeoisie intellectuelle, dont les contacts avec leurs concitoyens tsiganes se limitent très souvent à une coexistence haineuse avec quelques parias entretenant sur la voie publique le cliché du tsigane mendiant, et à la consommation (d’ailleurs perversement avide) d’une sous-culture néo-tsigane médiatisée par la télévision.

Je profite donc de ce billet d’humeur pour lancer, aux uns comme aux autres, une invitation : si vous passez par la Transylvanie, suivez-moi chez les chaudronniers Gabors de Crăciuneşti, chez leurs cousins que l’exode rural a conduit jusqu’à Oradea, chez les tsiganes musiciens de Pălatca et de Ceauaş, venez me voir à Mera (où tout le haut de ma rue est peuplé de tsiganes)। Si vous aimez cuisiner et appréciez le bel objet, mon ami Lajos Gabor forgera sous vos yeux un couteau de maître et le violon de mon ami Florin Codoba acheminera jusqu’à vos oreilles les trésors du baroque paysan européen, tel que vous ne les entendrez jamais dans l’ennui stérile et métronomique des auditoriums de Bucarest. Ces jeunes pères de famille trilingues, qui envoient d’ailleurs leurs enfants à l’école, manquent rarement de travail CAR ils ont eu la prudence d’apprendre, en humbles compagnons, le métier de leur pères et de leurs oncles, pendant que d’autres membres de leur ethnie, à l’école, apprenaient juste assez de français pour tendre la main dans le métro.

A la différence du prétendu « problème tsigane », le bien réel problème roumain (et hongrois...) porte en lui-même, à pas si long terme que ça, sa propre solution : l’extinction naturelle et méritée du peuple roumain, qui ira rejoindre dans les caveaux de l’archéologie tous les peuples sans foi, sans chants, sans danses et sans honneur. Biologiquement condamné, il lui reste la possibilité de transmettre à une partie du jeune et prospère peuple tsigane, héritier naturel de son territoire, sa langue : d’ores et déjà, une grande partie des roumanophones de ce monde (dont certains des plus illustres, mais j’éviterai ici de citer des noms…) sont de race tsigane – ce qui m’a amené, dans un manifeste publié ici même, à parler de « société créole » (http://korkorezhau.blogspot.com/2010/09/fara-numar-pour-un-bolivarisme.html). Le linguiste que je suis ne peut que se réjouir de cette possibilité de survie offerte à la langue dans laquelle Caragiale, Blaga, Stănescu et Cărmăzan ont confié leur pensée au papier. Mais j’ai aussi suffisamment étudié la langue romani, suffisamment entendu de doinas et de contes tsiganes pour savoir que cette culture dont « l’intégration » sonnerait nécessairement le glas mérite au moins autant la pérennité que celle – souvent infectée par l’académisme petit bourgeois de facture française, et l’épigonisme navrant des élites postcoloniales – dont le roumain scolaire est le vecteur.

lundi 10 janvier 2011

Récit de voyage dans le 18e émirat


Convaincu d’être le Gauguin de ma promotion, j’avais pris l’habitude, lors de mes rares passages en France, d’une aura d’exotisme qui me consolait – si besoin était – de ne pas être moi aussi devenu secrétaire d’Etat ou maître de conférence, gendre, animateur radio ou tout autre avatar du salarié en euros. J’aimais exhiber le plaisir que j’éprouve à croquer dans des piments rouges au petit déjeuner, pratiquer le baisemain et m’écarter d’une réunion littéraire pour téléphoner bruyamment en romani mêlé de hongrois, conscient du prestige sexuel inhérent aux langues agglutinantes dans un pays où apprendre l’allemand passe pour une transsubstantiation culturelle majeure.Mais récemment, l’évolution
naturelle qui mène ma génération d’une certaine pauvreté estudiantine à la misère noire des jeunes actifs m’a conduit à profiter de l’hospitalité d’un ami résidant presque officiellement dans le 18e émirat de Paris, territoire faussement anodin qui rassemble sur quelques kilomètres carrés de toponymie SFIO plus d’ethnies différentes que la Transylvanie et le Caucase réunis. D’abord anesthésié par le choc de cette concurrence déloyale, ce n’est qu’au troisième jour de mon séjour, en remontant la rue Ordener vers le pont de chemin de fer, que je me suis rendu compte qu’à cet endroit exact de Paris, je pourrais, ivre mort à la palinka, me promener en costume nuptial de Kalotaszeg, avec chapeau à plumes et gilet brodé de perles, et exécuter une danse de garçon à grand renfort de claques sur les bottes sans guère intriguer les passants ou le personnel du restaurant ivoirien « A la forêt noire », où, quelques bouteilles plus tard, j’ai commencé à imaginer qu’on servait des Knödel de manioc en accompagnement de Maultaschen de chèvre au ndole.




De retour dans mon ghetto blanc du fond d’une vallée alsacienne, mon ami Bob Cohen, sur Internet, attire mon attention sur un excellent article de fond consacré à une description de l’état d’Arizona considéré comme sinistre préfiguration de l’évolution de l’ensemble des USA sous gouvernance républicaine dans un futur proche :



The anti-government attitude in Arizona is now reflexive, especially because of its entanglement with the issue of immigration. As one local resident, who didn’t want to be identified because she has a government job, told me: “People who have swimming pools don’t need state parks. If you buy your books at Borders you don’t need libraries. If your kids are in private school, you don’t need K-12. The people here, or at least those who vote, don’t see the need for government. Since a lot of the population are not citizens, the message is that government exists to help the undeserving, so we shouldn’t have it at all. People think it’s OK to cut spending, because ESL is about people who refuse to assimilate and health care pays for illegals.”


Marx faisait remarquer que la contradiction fondamentale du libéralisme mercantile est l’hypothèse improbable d’un consommateur conscient en permanence de toutes les caractéristiques pertinentes – et notamment de la valeur d’usage – de l’ensemble des produits auquel il a accès, lesquels se comptent naturellement par milliers, changent tous les jours, et présentent un degré croissant de complexité technologique.


Pour la même raison, l’« Etat de droit » bourgeois repose tout entier sur le bobard largement gargarisé selon lequel « nul n’est censé ignorer la loi » – laquelle loi, même dans des Etats exempts de subsidiarité et dotés de législateurs capables de mesure, représente une aujourd’hui partout une somme textuelle dépassant de loin les capacités de mémorisation d’Einstein et Borges réunis.

Enfin, et toujours selon la même logique, la vie politique du Casino-Goulag est intégralement fondée sur l’octroi à des électeurs sous-informés d’une liberté électorale manipulable à l’infini, par définition d’unités étatiques trop vastes pour permettre une socialisation politique locale, concentration et noyautage des médias et financiarisation des luttes politiques.


Le problème que j’aborde ici est un bon exemple de ce troisième aspect. Dans le 18e comme en Arizona et à Koweït-city, les citoyens, jadis majoritaires dans la population de leur Etat, ont longtemps navigué entre les sophismes d’une gauche parlementaire manipulée leur présentant l’immigration comme une sorte d’entreprise caritative, de remède aux écarts de développement Nord-Sud et d’étape nécessaire vers la hautement désirable « multiculturalité », tandis qu’une droite parlementaire manipulée s’employait, par des critiques volontairement biaisées, à confirmer dans l’inconscient collectif la véracité de ces trois mensonges :


1. Les principaux bénéficiaires de l’immigration doivent bel et bien être les immigrés (FAUX : c’est le patronat des pays d’accueil), puisque la « droite responsable » reproche à la « gauche compassionnelle » de vouloir « accueillir toute la misère du monde ».


2. La même critique « nationaliste » de la droite semble confirmer la contre-vérité suivante : le Sud profiterait de l’immigration, ce qui est naturellement FAUX : le brain-drain et l’économie du mandat postal (fiscalement incontrôlable et condamnée à couler la balance commerciale des pays émergents) sont même deux des principaux boulets des économies du Sud.

3. Le discours truqué de la même « droite » pseudo-identitaire (constituée de cadres urbains nihilistes entièrement acquis à la culture WAS globalisée…. comme la « gauche » parlementaire), en présentant l’afflux d’immigrés comme une menace pour des identités européennes qu’ils ont eux-mêmes réduit à l’état de babiole muséographique, confirme le bien-fondé de la thèse gauchiste de l’immigration comme facteur de « multiculturalité » ; FAUX : déracinés, c'est-à-dire coupés de leurs réseaux et hiérarchies culturelles traditionnelles, les immigrés sont justement le mets préféré de la machine capitaliste à créer de la barbarie, parce que leur position de faiblesse et d’isolement en fait (surtout à partir de la 2e génération) des cobayes parfaits pour le lavage de cerveau consumériste, préalable à leur plongée dans la spirale de la dette. Quand aux espaces malthusiens, vieillissants et préalablement globalisés qu’ils investissent, ils y apportent tout au plus une tache de couleur généralement inintelligible, deux ou trois recettes de cuisine (prétextes à une nouvelle extorsion marchande) et quelques anatomies exotiques pour pimenter un marché sexuel aux règles invariables. Dans le XVIIIe, parallèlement à l’oblitération progressive du bambara et du vietnamien par le français Bouygues, le panthéon des célébrités audiovisuelles gravitant autour du Jupiter Fric se substitue rapidement au culte des morts, des esprits et des vents. Les mêmes sportswears synthétiques à grosse marge commerciale remplacent, sur des peaux noires, jaunes et bistre, les tissus naturels de la production autarcique ou locale, la beauté millénaire des pagnes et des saris. A « gauche », il est convenu qu’il sied de se réjouir de cette « intégration », dans les bruines du bassin parisien, d’animistes bantous à « notre culture », graphiquement conçue en Floride et usinée low-cost en Thaïlande.


Et pendant que les mensonges de gauche permettent de justifier le laxisme persistant en matière de protection des frontières, les mensonges de droite « empêchent » l’establishment compassionnel d’obéir à la voix de son cœur en naturalisant les immigrés qu’il refuse de reconduire. Tout cela fonctionne si bien que même ceux qui prennent conscience des effets désastreux de cette foire aux mensonges sont portés à y voir un dysfonctionnement du système, un « symptôme de décadence », sans trop savoir, hélas, de quelle décadence ils parlent.

Car si le phénomène contribue bel et bien à la décadence du modèle républicain hérité du capitalisme de phase 1, il constitue par la même occasion un instrument efficacement et consciemment utilisé au service de l’édification du modèle politique qui aspire à lui succéder dans la logique du capitalisme monopolistique : le néoféodalisme oligarchique global, dans lequel 1% de la population, les oligarques, à la tête de trusts militaro-financiers et médiatico-financiers, « orientent » le choix démocratique apolitique, acosmique et manipulé de 29% de citoyens (producteur-consommateurs-électeurs) précarisés mais jouissant encore de certains droits, d’une protection policière et de rares licences syndicales ; les citoyens encadrent, surveillent et exploitent en qualité de contremaîtres sous-traitants (ou capos) le travail et l’existence des 70% d’esclaves dont le statut fluctue entre « résident » et « sans-papier », sans droits électoraux ou syndicaux, ni aucun accès aux restes de l’état providence.

A la base de cette pyramide, on trouve une plèbe d’intouchables vivant dans une telle précarité que la problématique des expulsions devient parfaitement anachronique : en trois ans, l’Arizona vient de se débarrasser « pacifiquement » d’un quart de millions d’hispaniques ; chassés par l’hostilité ambiante et le manque total d’emplois (même la population recensable accuse un taux de chômage officiel de 9%), ils ont regagné le Mexique, le Honduras etc. de leur propre initiative, et à leurs propres frais.

Station Marx Dormoy, comme en Arizona et à Dubaï, les sociétés de cash transfer anonyme ont pignon sur rue et pullulent sur fond de populisme électoral sur le thème de la lutte contre l’immigration clandestine, un peu comme si un état rendait légales des entreprises de recel tout en fondant son discours politique sur la protection des bijouteries. Rentiers immobiliers et autres marchands de sommeil se félicitent de l’afflux constant d’ilotes migrants, qui leur permet de vendre (7000€/m² en studio) et de louer les pires gourbis à des prix plus proches de la moyenne parisienne que de celle de Bamako.

Station Marx Dormoy, les affiches électorales d’une mouvance pseudo-marxiste rebaptisée, en désespoir de cause, « la Gauche » s’étalent sur les murs de briques d’écoles publiques qui ont à peu près le même âge que son idéologie ; quant à la prolifération sur Internet de discours bien mieux articulés (comme, je l’espère, celui que je déploie ici), de mouvements anti-banques et de toutes les délicatesses théoriques de l’anarchisme de droite, de gauche et du milieu, elle n’inquiète plus vraiment les oligarques de Saint-Denis, Phoenix et Ryad, qui savent bien que leur complexité théorique les rend impropres à toute traduction vers les pidgins anglais, français ou arabe qui ont remplacé dans les familles d’esclaves la force herméneutique millénaire de l’éwé, du nahuatl et du khmer (pour le 18e, en partie grâce à l’acharnement pathétique et anachronique des « hussards noirs ») ; quant aux citoyens, encore aptes à décrypter les concepts de cette science interdite d’antenne, on compte avant tout sur leur mauvaise foi et leur passivité, résultat d’une complicité objective avec la classe oligarchique dans un contexte de colonialisme importé ou endocolonialisme : comme le prolétariat britannique dans l’analyse du Lénine de 1916, la citoyenneté est mécaniquement rabattue sur des positions réformistes par son association de facto (en qualité d’actionnaire minoritaire, certes, mais d’actionnaire) à l’entreprise impérialiste ; la seule (mais grosse) différence structurelle entre ces deux situations historiques, c’est que, du point de vue des ressources humaines, la globalisation a mis l’or noir des masses humaines asservies à portée de métro, en transplantant la Sierra Madre en plein Los Angeles, les plaines inondables du Bengladesh dans les déserts d’Arabie et la jungle du Golfe de Guinée rue Marcadet, où j’ai, pour échapper à une tempête de neige, trouvé refuge dans un placard à balais public qui s’est avéré être un petit restau nigérien qui m’a servi un barbecue d’agneau assez correct avec un garri fort recommandable.



A vrai dire, l’observation attentive des rares blancs qui peuplent encore le 18e (gérant de superette, premier garçon de bistrot tendance, libraire, gradé de la police…) révèle un type humain extrêmement proche du tea-partisan moyen en Arizona, ou du cadre inférieur de trust pétrolier arabe. Leur racisme n’est plus le racisme déboussolé et contestataire, antisémite et homophobe des années J.-M. Le Pen, des chômeurs récents dans les bassins industriels saccagés par les délocalisations ou des ménagères rurales alsaciennes apercevant pour la première fois un noir dans leur épicerie. C’est un racisme tranquille et optimiste d’élite coloniale, parfaitement compatible avec la consommation de prostitué(e)s noir(e)s etde couscous royal, un racisme de sommet de chaîne trophique dans une société métisse inégalitaire, où le sentiment racial se superpose si exactement à la conscience de classe qu’il leur serait probablement impossible d’établir avec certitude si le mépris que leur inspirent leurs caissières, loufiats, manutentionnaires et autres esclaves découle prioritairement de leur habitus social ou de leur couleur de peau. Confrontés à d’autres blancs égarés dans leur village, comme les colons de la grande époque lors de leurs retours en métropole, ils se montrent arrogants, impolis, brutaux et cyniques ; on se rend vite compte que leur mode de vie leur fait perdre l’habitude de vivre entre égaux, tant il est vrai que la gestion du parc humain endocolonial est peu compatible avec la conservation d’une éducation policée. A vrai dire, l’existence d’esclaves blancs (slaves, balkaniques…) et de rares citoyens basanés, issus de strates migratoires antérieures (le petit bistrotier maghrébin, le tamoul gérant de phone shop), compliquant vaguement le modèle, étend aussi le domaine d’application de la barbarie endocoloniale loin au-delà du vieux face-à-face caricatural de Bwana et Neg’o.

Le « Roi du Café », brasserie BCBG in partibus faisant face à la bouche du métro Marx Dormoy, serait probablement mieux nommé « Le Roi des Cons », étant donné qu’on refuse en général d’y servir du café, du moins sur la terrasse couverte et chauffée où, en raison de son inconfort mortifiant, on donne encore aux rares fumeurs le droit de se bousiller les poumons en public, à la condition expresse de consommer une bière immonde au prix qui serait ailleurs celui d’un bon vin, ou des cocktails douteux au prix du champagne millésimé. Devant mon obstination coupable à commander après 19h un café pour voler au secours d’une digestion compromise par une demi-douzaine de nems délicieusement superfétatoires, le premier garçon me traite avec tous les égards dus, dans une mine du Transvaal, à un débardeur auxiliaire d’ethnie namaqua. Cette grossièreté me choque d’autant plus qu’elle contraste avec l’extrême amabilité des locataires de l’immeuble où je squatte amicalement une chambre dans le dernier appartement hébergeant des blancs. C’est alors que, refaisant mes comptes, je comprends que la gentillesse presque obséquieuse des ivoiriens et autres berbères de l’immeuble est elle-même un symptôme (subjectivement moins désagréable) de la situation coloniale : je réside temporairement sur un continent de la planète Paris où le blanc, rarissime et généralement entouré d’un prestige prétorien d’« expat », mérite, comme dans n’importe quelle ville africaine, tous les égards. Je suis, sans m’en rendre compte, devenu un expat français du 18e arrondissement.


dimanche 5 septembre 2010

fără număr: Pour un bolivarisme carpatique


A Jean Ziegler et François Bréda



L’idée d’analyser la situation et les perspectives socioéconomiques et politiques des périphéries de l’Europe au moyen des instruments conceptuels créés par l’histoire du colonialisme (cf. Jean Ziegler, avant tout La Victoire des vaincus) ne devrait plus choquer personne. En dehors des marges allogènes de quelques grands états (généralement suffisamment féroces pour que plus personne n’ose les nommer colonies…), comme le Kurdistan « turc », le monde actuel ne connaît presque plus de colonies dans le sens classique du terme. Néanmoins, la problématique de la colonisation, ou, pour le dire vite, d’une institutionnalisation régionale de la prédation sociale, demeure. Les leçons amères du post-colonialisme (notamment africain) ont amplement démontré que l’absence de souveraineté étatique n’est que l’aspect le plus superficiel, facultatif (voire contre-productif) d’une structure coloniale. Tout comme, dans les termes de Debord, le « spectacle diffus » du capitalisme est plus efficace que le « spectacle concentré » du communisme, le colonialisme diffus des situations mensongèrement dites « postcoloniales » est l’instrument d’une aliénation bien plus profonde que celle qui se déroulait sous l’égide du colonialisme concentré, ou colonialisme de conquête, condamné à s’effacer dès qu’il a créé les prémisses du colonialisme diffus.
En Europe du Sud-est, cette approche revêt même une familiarité trompeuse, du fait de la rhétorique nettement anticoloniale utilisée par les petits nationalismes balkaniques au cours de leurs luttes séparatistes avec les empires qui se sont partagé cette région jusqu’au début du XXe siècle. Ces dominations coloniales ayant pris fin au cours du XXe siècle, cette dialectique de prédation et de dépendance devrait relever du passé. En réalité, c’est naturellement l’inverse qui se produit : en termes socioculturels, comme en Afrique après 1945, l’arriération de l’Europe du Sud-est s’accélère à partir de l’enclenchement du processus (1848-1918) d’accession de ses sous-ensembles à la souveraineté nationale.
Ici, c’est même la glorieuse « construction européenne » (ou « élargissement de l’UE ») – et son corollaire militaire : l’OTAN – qui finissent par fonctionner comme un des meilleurs instruments de colonisation découverts à ce jour. Rétrospectivement, il apparaît que, dans cette partie du monde restée essentiellement rurale jusqu’à la première moitié du XXe siècle, les dictatures communistes ont joué le rôle brutal et ingrat généralement réservé (par exemple en Afrique) à la phase du colonialisme concentré : déstabilisation des sociétés traditionnelles, imposition du paradigme culturel urbain, de la prépondérance de l’économie monétaire, création de marchés nationaux et industrialisation. De ce point de vue, les nouveaux maîtres de l’Europe du Sud-est, même s’ils s’en cachent bien, peuvent être reconnaissants à Joseph Staline : grâce à lui, non seulement ils peuvent, depuis 1990, traiter la Roumanie et la Bulgarie comme le Nigéria et L’Ouganda, mais ils peuvent en outre le faire sans jamais devoir sacrifier aux rituels de mauvaise conscience en usage dans les relations entre « anciennes » métropoles coloniales et « jeunes états du Tiers Monde ».
Certes, ce travail de préparation des soviets n’était pas parfait, et il a fallu, dans les années 1990, dix bonnes années de « transition » pour le parachever. Dès les premiers mois de la « liberté », les oligarchies occidentales ont été, dans le rôle de l’acheteur, complices privilégiés du sac du patrimoine industriel hérité du communisme et, partant, de l’émergence en Europe du Sud-est d’une kleptocratie de facture africaine (voir à ce propos l’excellent film d’A. Solomon, Kapitalism – reţeta noastră secretă). En parallèle, une politique plus ou moins assumée d’immigration sélective produisait ses effets ordinaires de brain drain, l’Occident « sous-traitant » unilatéralement et gratuitement à l’Europe danubienne la formation d’une grande partie de ses ingénieurs, informaticiens, médecins etc., enrichissant ses propres économies de précieux effectifs de jeunes producteurs/consommateurs, tout en vidant les sociétés locales des couches sociales potentiellement contestatrices qui auraient pu s’opposer à l’avènement de la voyoucratie « partenaire ».
Une fois cette faune avide et inculte installée en lieu et place des élites néo-nomenclaturistes (« transition démocratique »), il devint possible – et ô combien profitable – d’« intégrer » la région. Et d’abord, en faisant main basse sur les industries stratégiques qui, à défaut d’exporter et de faire concurrence à celles de la métropole, et parce qu’elles couvrent des besoins élémentaires de la population locale, avaient échappé au sac des années « de transition » : les réseaux énergétiques. En 2005, quelques mois après l’adhésion officielle de la Roumanie à l’Union Européenne, E.on Ruhrgas et Elf Aquitaine se partagent, dans un admirable esprit de coopération franco-allemande, les dépouilles de Romgaz ; même le détail géographique de ce partage respecte la courbure des anciennes colonisations et tutelles politiques : Allemands en Transylvanie et dans le Banat, Français en vieille Roumanie. Depuis lors, exploitant avec un minimum de modernisation technologique les infrastructures créées par feu la République Populaire, ces deux géants énergétiques issus de membres fondateurs de l’Union vendent à la population roumaine du gaz russe et roumain au prix allemand. Superbe exemple de transition du socialisme vers un « capitalisme sans marché » (J.F. Revel) : un monopole d’état national a été remplacé par un monopole privé à capitaux étrangers.
Cette manœuvre relativement simple semble néanmoins un chef-d’œuvre de sophistication, comparée aux « procédures d’encaissement » du second larron de cette campagne « d’intégration » : souvent présentée comme le « prix à payer pour entrer dans l’UE », l’adhésion à l’OTAN et l’allégeance des états de la région (hors Serbie) aux Etats-Unis coûte cependant bien plus que la concession de quelques bases militaires. Peu avant la braderie énergétique, en 2004, la société américaine Bechtel devient le principal sous-traitant de l’Etat roumain en matière de pont-et-chaussées. En l’espace de 6 ans, cette collaboration se solde par d’énormes dépenses et des réalisations quantitativement (parfois même qualitativement) inférieures à celles de l’époque communiste : la Roumanie détient actuellement le record européen du prix du kilomètre d’autoroute le plus élevé. En d’autres termes : moyennant quelques pots-de-vin substantiels à la junte au pouvoir, l’actionnaire américain, sans perdre son temps à gonfler le prix d’un service à la population (comme le gaz, qu’il est toujours possible de contourner, par exemple en se chauffant au bois), se sert directement, au moyen de la coercition fiscale exercée par l’Etat, dans la poche du contribuable roumain ! L’harmonie n’étant pas toujours parfaite au sein du « trust » occidental, l’UE a d’ailleurs ouvert, début 2004, une enquête sur l’attribution de ce marché public ; les résultats de cette enquête restent naturellement d’autant plus discrets qu’un an plus tard, l’oligarchie européenne (sous les espèces d’E.on Ruhrgas et Elf Aquitaine) recevait enfin sa grosse part de curée. Le tout, au milieu de jérémiades récurrentes des occidentaux sur l’inefficacité de la collecte fiscale roumaine – certes faible quand on la compare aux taux atteints dans des pays comme l’Allemagne, mais qui devrait cependant donner pleine satisfaction à Bechtel, habitué à « servir le contribuable » dans des pays où l’exécution forcée du contribuable rétif se fait, dans le meilleur des cas, à l’AK47…
De même, sous la devise « pas de marchandage en famille » : avec ces « nouveaux membres de la famille européenne », nul besoin de GATT et d’OMC pour extorquer une libéralisation suicidaire des secteurs bancaire et financier : à l’intérieur de l’Union, elle va de soi ! Se ruant dans la brèche, les banques occidentales et la grande distribution européenne créent de toutes pièces, en l’espace de quelques années, une « classe moyenne hors sol » jouissant à crédit d’un style de vie comparable à celui des classes populaires occidentales. Résultat : surendettement de la population et déséquilibre croissant de la balance commerciale.
Ensuite, la « crise » mondiale venant s’ajouter aux effets de « l’intégration » pour provoquer une certaine accélération de cette histoire déjà surmenante, on voit réapparaître des mécanismes familiers : les états de la région ayant, comme tous les « états modernes et responsables » transformé une grande partie de cet endettement privé en endettement public, comme la Couronne d’Espagne appelant l’Inquisition à son secours, cette même Union Européenne soumet son « aide financière » à l’accord du FMI, qui impose actuellement auxdits états ses « politiques de rigueur », en vertu de « lettres d’intention » qui semblent avoir été sciemment inventées en hommage aux méthodes de l’Inquisition, qui mettait un point d’honneur à obtenir des aveux publics de ses propres « mauvais gestionnaires » de la grâce divine avant de les « restructurer » sur le bûcher.
Diabolique efficacité du néocolonialisme « à distance » : tant que les populations s’endettent (notamment auprès de ses propres banques) et que les états sauvent les irresponsables d’une faillite méritée, l’Occident ferme les yeux sur ce dévergondage financier aux antipodes de tous les principes de rigueur, dans un accès de respect quasi-religieux des souverainetés nationales ; une fois le crime consommé, retour en force de toutes les vertus néolibérales : surtout pas de dévaluation, qui pourtant résoudrait instantanément le problème budgétaire sans recours à l’emprunt, mais provoquerait la faillite des banques (En précipitant la « classe moyenne hors sol », endettée en devises, dans l’insolvabilité et en provoquant un effondrement des prix réels de l’immobilier, qui garantit la plupart de ces dettes) ! Dans le cas de la Roumanie, le FMI, magnanime, tient compte des leçons de Stiglitz et lui « laisse le choix » entre un durcissement de la fiscalité et des restrictions budgétaires qui, en dépit des acrobaties verbales de Strauss-Kahn, ne peuvent que pénaliser les retraités et salariés pauvres – ceux-là même qui, en raison de la faiblesse de leurs revenus (et, en général, de leur patrimoine hypothécable) n’avaient pas pu participer à la course à l’endettement dont ils commencent justement à payer le coût…
C’est ce qui explique la politique monétariste des états de la région, dont l’endettement public massif des deux dernières années a principalement servi à renflouer les monnaies locales, dans le double but de satisfaire une clientèle politique d’irresponsables surendettés en devises dans leur « course à l’Occident » et de protéger de la faillite les banques locales, dont les sociétés-mères sont presque toutes de grandes banques occidentales. Victimes de cette politique : le tissu économique des PME locales, notamment exportatrices, qui licencient et périclitent (alors même que les niveaux d’imposition directe et les salaires de la zone sont les plus bas du continent) et, à terme, tous les bénéficiaires du Welfare State, dans un contexte de faillite publique imminente.
(Au vu des ces derniers développement, on finit par trouver presque lénifiante l’analyse de Stiglitz, qui a pourtant remué tant d’air en dénonçant dans la Grande Désillusion un FMI trahissant l’esprit keynésien de ses objectifs initiaux au nom d’une orthodoxie néolibérale aveugle. A vrai dire, l’orthodoxie en question n’est, comme on le voit, ni aveugle (bien au contraire…), ni réellement anti-keynésienne : au cours des deux dernières années, elle a fermé les yeux sur tous les gaspillages keynésiens nécessaires pour protéger la racaille financière des conséquences de sa propre irresponsabilité.)
A relativement court terme, cette politique ne peut que conduire à rapprocher la pyramide sociale de la région du modèle à base ultralarge et à sommet effilé caractéristique des pays du Tiers-Monde. D’ici à 2015, il semble donc qu’il deviendra possible de répondre à la vieille question « vers quoi mène la transition ? ». La transition, c’est apparemment le chemin qui, en une trentaine d’années, mène de la RDA vers l’Ethiopie. Et ce, par intégration dans l’Union Européenne !



Ayant établi, à titre de constat, que les relations actuelles entre l’Europe du Sud-est et l’Occident sont celles d’une domination coloniale prédatrice, je passe à la thèse positive de cet article, qui affirme que la situation actuelle de cette région est, mutatis mutandis celle de l’Amérique latine à la veille des révolutions bolivariennes. Les principaux éléments de cette analogie sont :
A) ethnico-démographique : apparition de sociétés créoles ;
B) géopolitique : affaiblissement économique et militaire des métropoles ;
C) idéologique : affaiblissement du paradigme justificateur des métropoles.


A. Dans la perspective qui nous préoccupe, les différences structurelles séparant la négrification de l’Amérique équatoriale et tropicale par le commerce triangulaire et l’implantation et propagation des tziganes en Europe du Sud-est sont négligeables, et d’ailleurs probablement surestimées : s’il est vrai que les tziganes sont arrivés « librement » en Europe, l’esclavage est par la suite devenu un facteur déterminant dans la répartition, l’évolution démographique, sociale et culturelle de ce groupe socio-ethnique dans les sociétés carpatiques et subcarpatiques, et ce, selon une chronologie très proche de celle de la négrification de l’Amérique. La principale différence est d’ordre quantitative : quoique systématiquement sous-estimée, la population tzigane de l’Europe du Sud-est ne commencera que dans quelques décennies à atteindre l’importance relative moyenne des négroïdes en Amérique tropicale.
La sédentarisation des tziganes de la région, suivie par des mouvements généraux d’urbanisation et de rurbanisation, dans un contexte de relâchement des disciplines communautaires et de faiblesse démographique des composantes ethniques « centripètes » (hongrois et allemands, dont les effectifs décroissants ne sont plus remplacés par la colonisation de peuplement), a conduit à l’apparition d’une société créole. Cette dernière s’organise tantôt selon les structures relativement stables d’une société de castes de type cubain (Transylvanie), tantôt sous forme de dégradé parfait dans un contexte de syncrétisme culturel (Roumanie du Sud). Dans tous les cas, cette créolisation favorise la diffusion transversale, « clandestine » car ascendante, de valeurs culturelles tziganes et « indigènes » (les tziganes étant souvent les conservateurs de formes culturelles « archaïques » et « rurales » du monde gajo), qui « croisent » pour ainsi dire, dans une dynamique subtilement schizoïde, le flux habituel (descendant) des valeurs élitaires – c'est-à-dire, en l’occurrence : progressistes, malthusiennes et nationalistes – en provenance des élites compradores, elles-mêmes fragilisées et divisées par l’épisode communiste, les brusques changements de loyauté et la nouvelle donne ploutocratique des années 1990.
Comme les sociétés des Caraïbes, dans un contexte de racisme statique, c'est-à-dire structurel et distributif (structurant sans les empoisonner les relations du blanc avec le quarteron, du quarteron avec le mulâtre, du mulâtre avec le noir etc.), cette société resémantise le vocabulaire importé et transforme en pure façade institutionnelle, en fioriture baroque à la Cabrera Infante les valeurs « blanches » : laïcité à la française ou déisme américain dans les discours d’hommes politiques connus pour leur recours fréquent aux sorcières et aux auspices, étiquette mortifère à l’anglo-saxonne le temps d’un rituel académique de pure façade, suivi sans transition d’une folle soirée nettement inspirée des fêtes villageoises et/ou tziganes, proclamation incantatoire du principe d’impartialité institutionnelle face à une société fonctionnant intégralement selon des mécanismes claniques, etc., etc..
En dépit des efforts soutenus de l’Inquisition progressiste occidentale pour analyser cette créolisation en termes d’« apartheid » et de « problème tzigane », on constate que les zones de la région où le confort moral et matériel des « groupes tziganes » est le plus élevé sont aussi celles où les efforts de « l’état moderne » en vue de leur « intégration » sont les plus dérisoires, voire inexistants, et celles où l’idéologie individualiste antiraciste a le moins de prise sur la société. Cet échec croissant du véritable apartheid (celui de la victimisation et du paternalisme institutionnel, tel qu’il se présente sous une forme assez typique en Hongrie) est lié au discrédit croissant de la promesse économique de l’Occident (cf. infra B) : au moment où des milliers de travailleurs migrants diplômés, parlant une ou plusieurs langues de grande diffusion, refluent vers les Balkans du fait de l’explosion du chômage dans des pays comme la France ou l’Espagne et des conséquences, déniées mais bien réelles, de la préférence nationale dans ces « républiques modernes », il devient difficile pour les missionnaires des droits de l’homme de convaincre les mères tziganes de la supériorité intrinsèque de l’alphabétisation sur la vannerie.


B. Ce que la doxa journalistique décrit depuis 2008 comme une « crise économique » est en réalité le moment d’affleurement à la conscience globale d’un état de dispersion maximale des attributs de l’Empire : les Etats-Unis conservent la suprématie militaire, mais l’économie mondiale est dominée par la Chine (et son bloc continental en voie d’édification), tandis qu’une grande partie des ressources naturelles nécessaires à cette dernière sont détenues par des puissances militairement et/ou économiquement inférieures aux deux premières, mais trop solides pour être colonisables (Russie et, dans une moindre mesure, Brésil, Iran et Australie).
D’un point de vue strictement monétaire, la « crise » en question est patente dès 1971, lors de la suspension de la parité-or du dollar ; là encore, le monde revit en accéléré l’évolution de l’Empire colonial espagnol au XVIIe siècle : détenteurs du Pérou virtuel d’une devise internationale en flottement libre, les Etats-Unis entrent alors dans la même spirale de désindustrialisation (pompeusement rebaptisée « tertiarisation ») que l’Espagne de Quevedo.
Victime des complicités atlantistes de ses élites politiques, l’Union Européenne, suivant l’Amérique sur la voie de l’irresponsabilité néo-keynésienne, ne peut plus que disparaître ou se redéfinir en passant, dans un premier temps, par une phase de contraction (expulsion des états en naufrage financier) qui ne rétablira pas forcément son prestige politique, du fait de la nécrose du sens politique dans les société centrales de cette nouvelle UE (id est : dans le monde allemand). En revanche, ce sauvetage, s’il a lieu, ne pourra qu’augmenter les tensions au sein du trust occidental, c'est-à-dire éloigner encore davantage (peut-être jusqu’au divorce) l’Union Européenne des Etats Unis et de l’OTAN, en raison d’intérêts économiques et stratégiques hautement divergents.
On ne peut que souligner le parallélisme existant, mutatis mutandis, entre cette situation et celle des années 1800, lorsque l’étoile montant de Napoléon Bonaparte vint surimposer un conflit continental à l’ancienne hostilité des puissances maritimes espagnole et anglaise (laquelle culmine dans la destruction de la flotte espagnole à Trafalgar).

Dans ces conditions, pour les citoyens des états de l’Europe du Sud-est, l’affaiblissement/redéfinition en cours de l’Union Européenne met clairement et définitivement hors de portée les attributs du « droit de cité impérial » qui servaient auparavant de carotte au colonialisme occidental sur place : plus aucun observateur sérieux ne peut faire semblant de croire à l’intégration de la Roumanie ou de la Bulgarie à l’Euro, pas plus qu’à l’élargissement à l’Europe du Sud-est des divers espaces de libre circulation créés au sein et autour de l’UE. Dans ces conditions, l’attachement absurde des élites locales téléguidées à un malthusianisme monétaire et social qui n’avait de sens (frauduleux ou non) que dans la perspective de cette intégration n’est plus que le reflet de la cécité suicidaire et de l’incommensurable corruption desdites élites.
Pour autant, l’illusion alternative, typiquement « orange », d’une occidentalisation court-circuitant l’Europe ne se porte pas mieux : pour les états eux-mêmes, il devient difficile d’ignorer le caractère illusoire de la pseudo-garantie de stabilité associée à l’intégration des Balkans orientaux dans l’OTAN, affaibli et décrédibilisé par des guerres lointaines et désastreuses, surtout depuis qu’il devient évident que face à la Russie, l’administration Obama, renonçant (en Ukraine, dans le Caucase…) à la stratégie d’agression des gouvernements précédents, qui motivait en surface l’organisation de « révolutions orange », cherche et trouve avec Moscou un compromis régional. L’affaiblissement consécutif du pouvoir orange dans la région et de son emprise sur les médias conduit à une prise de conscience massive du caractère prédateur et nuisible de l’alliance atlantique (coût exorbitant et finalités douteuses du bouclier anti-missiles, pratiques illégales de la CIA sur le territoire d’états alliés, etc.).
Enfin, le bilan de l’influence occidentale sur la vie politique des états de l’Europe du Sud-est (et de l’ancien bloc socialiste en général) peut désormais être établi avec une certaine distance critique, et il est catastrophique : au lieu de mettre leur autorité morale (encore énorme au début de la décennie 1990-2000) au service d’un assainissement de la vie publique de leurs nouveaux « alliés », les gouvernements occidentaux, téléguidés par les intérêts financiers du monde de la grande entreprise, ont affiché une propension croissante à s’acoquiner avec les pires héritiers des dictatures communistes, et notamment avec ceux qui, sous le masque orange, ont eu l’effronterie de se présenter comme les véritables réformateurs du monde postcommuniste. Presque exclusivement motivé par la défense des tabous idéologiques de l’après-1945 (révisionnisme frontalier, antisémitisme, racisme), leur interventionnisme sporadique et mal informé contre divers phénomènes de la vie politique locale, qu’on peut légitimement qualifier de « tourisme moral », contraste avec la cécité systématique dont ils font preuve face aux exactions continuelles de leurs « homologues » contre l’Etat de droit et leur propre population (cf. notamment l’accablante statistique des plaintes soumises aux instances judiciaires européennes, jugées non recevables dans leur immense majorité). Le caractère ethnocentriste, potentiellement raciste de ce tourisme moral est souvent patent, comme dans le cas anthologique des émois féministes de la baronne hollandaise Emma Nicholson face au mariage « forcé » de la fille du roi tzigane Florian Cioaba, en 2004, émois amplement médiatisés qui se sont soldés par une gigantesque vague raciste dans les médias occidentalistes de la région. En parallèle, l’UE (mandataire institutionnel de la baronne émotive) dénonce la « ghettoïsation des roms »…


C. Comme on le sait, la toile de fond spirituelle des révolutions bolivariennes est le coup fatal porté par les Lumières et la Révolution Française à la cosmogonie catholique romaine qui justifiait la suprématie des couronnes européennes, l’Inquisition, le génocide indien et, in fine, l’entreprise coloniale dans son ensemble.
L’Europe du Sud-est présente certes un tableau partiellement différent, en raison d’une différence de calendrier : non seulement sa colonisation est, jusqu’il y a peu, restée multilatérale (autrichienne/catholique, mais aussi russe et ottomane), mais elle a, de plus, connu un changement de paradigme en cours de campagne : tandis qu’au XVIIIe siècle, l’impératrice Marie-Thérèse organisait encore dans le Banat et les plaines de Hongrie une colonisation de peuplement à caractère catholique et missionnaire (implantation de bavarois catholiques, déplacement de tziganes convertis vers les zones calvinistes), un siècle plus tard, ce sont déjà les idéaux qu’elle cherchait (outre l’orthodoxie et le protestantisme) à combattre, ceux de la laïcité bourgeoise et franc-maçonne, qui contribuent à justifier le colonialisme « par procuration » exercé pour le compte de l’Empire par la Hongrie à compter de la réconciliation austro-hongroise, et en 1945, le retour sur la scène locale de l’impérialisme russe, devenu soviétique, se fait carrément au nom de l’universalisme communiste.
C’est grosso modo ce paradigme occidental du « progrès » et de l’état-nation « moderne » qui continue, au moment où j’écris, à nourrir le discours des élites compradores de l’Europe du Sud-est, actuellement au service de l’Occident : pendant que la grande distribution française pille les économies de la région, pendant qu’Eon Ruhrgas et Elf Aquitaine rackettent la population roumaine et que Bechtel facture des autoroutes inexistantes, les gouvernants roumains, complices du pillage, de la déforestation et du brain drain scientifique et médical, continuent à citer régulièrement en exemple de bonne conduite et de réussite les pays au profit desquels ce colonialisme économique fonctionne. A les écouter, superficiellement bénie à l’Ouest par l’idéologie progressiste du métissage, la société créole est en réalité promise à une normalisation sans pitié : « intégration » des « roms », « socialisation », « éducation », « émancipation » ; en d’autres termes : renforcement du paradigme urbain, sabotage des hiérarchies traditionnelles, atomisation sociale au moyen du productivisme, du féminisme, du culte de la jeunesse (naturellement célébré sur fond de malthusianisme généralisé et de vieillissement réel de la population) et de la vie privée, uniformisation linguistique et massification de l’habitus culturel. Le tout au nom des « droits de l’homme », schibboleth suprême de l’idéologie progressiste.
Oui mais, voilà : l’histoire s’accélère. En dépit des gesticulations d’une arrière-garde progressiste maquillée en « égalitarisme civique », l’effondrement économique de l’Occident ne semble pas devoir déboucher sur un nouveau cycle de la dialectique révolutionnaire moderne, mais sur un changement de paradigme, accompagné d’un déplacement encore plus considérable des centres du pouvoir global : alors que l’effondrement de l’épistémè pré-copernicienne avait tout au plus redistribué les cartes entre puissances occidentales, éloignant le centre du monde de la Méditerranée vers le Nord de l’Europe et de l’Amérique, le naufrage du progressisme occidental annonce et répercute la naissance d’un monde multipolaire dominé par la Chine et l’émergence de bloc continentaux.
La déroute irrémédiable de la gauche politique européenne est un fait consommé. Libre à ceux qui en sont issus et jouissent aujourd’hui d’une lucidité tardive de déplorer cette mort ou d’écrire des oraisons funèbres à la mesure de leur désenchantement. Mais le fait est : après des décennies d’appauvrissement conceptuel et d’évitement systématique de la question culturelle, la gauche perd institution après institution, pays après pays. Même à ce jeu mesquin pompeusement nommé « politique économique », auquel elle a généralement accepté de réduire ses ambitions, elle ne sait plus, comme la droite main stream dont il devient presque impossible de la distinguer, qu’appliquer en aveugle les menues recettes de bricolage sur mourant connues sous le nom de néo-keynésianisme. Elle est finie – à tous les sens du terme : elle a accompli sa mission historique (sauver l’Occident du bolchévisme), et quitte le monde des vivants.

Cet affaiblissement crée les conditions d’une réévaluation des valeurs culturelles immanentes des sociétés créoles carpatiques et subcarpatiques : famille, communauté, Heimat, tradition, fête et transcendance, « emballées » ou non dans un christianisme orientalisant et syncrétique – à la rigueur, qu’importe. Le revival folk hongrois (préparé par l’œuvre des deux grands visionnaires transylvains : Bartók et Kós), mais aussi d’autres phénomènes moins conscients et plus caricaturaux, comme le raz-de-marée de la culture manele en Roumanie, de la narodna dans l’ex-Yougoslavie et l’énorme succès régional du mixte de politique, musique et mythologie véhiculé par les films d’Emir Kusturica et les productions musicales de Goran Bregovic, sont autant de symptômes reflétant, parfois très imparfaitement mais toujours puissamment, cette évolution « à la surface », c'est-à-dire dans des dimensions massifiées de l’être collectif (top 40, cinéma, télévision) prises en compte par l’épistémè actuelle – ou devrais-je dire : révolue ?

Néanmoins, le déficit de crédibilité idéologique des élites compradores, prêchant la « modernisation » et « l’occidentalisation » démocratique au moment où même les médias occidentaux n’arrivent plus à minimiser l’écho du crash sociétal aux USA, et tandis que l’islam fait revenir la question ethnico-culturelle au premier plan de la vie politique dans les « républiques laïques » de l’Europe de l’Ouest, ne suffit pas en lui-même à créer les conditions d’un bolivarisme carpatique : il manque pour cela une prise de conscience univoque, et l’apparition d’une référence idéologique aussi cohérente et incisive qu’ont pu l’être mutatis mutandis au XIXe siècle l’exemple de la France révolutionnaire et napoléonienne, les écrits de Voltaire et de Montesquieu, les poèmes de Byron et la musique de Beethoven.
De ce point de vue, il n’est pas certain que les divers rapprochements tactiques auxquels on assiste sur fond d’anti-américanisme et de sensibilité pro-russe, par exemple entre le post-yougoslavisme et le néobolivarisme d’Hugo Chávez, suffisent à doter d’un véritable contenu révolutionnaire le soulèvement prévisible de cette Autre Europe contre ses élites compradores en voie de discrédit total et définitif. Remarquons notamment l’absence d’un corps de doctrine cohérent et d’un réseau social international comparable dans sa cohérence et sa force à la Franc-maçonnerie du XIXe siècle.



Conclusion

Quoi qu’il en soit, je considère que, dans le contexte de la nécrose socioculturelle frappant actuellement l’Europe de l’Ouest (nécrose dont l’islamisation, en dépit de certains discours populistes, est une conséquence plutôt qu’une cause), le succès potentiel de ce bolivarisme carpatique est la dernière chance de renouveau culturel offerte à l’Europe, à la faveur du changement de paradigme (« crise ») à l’œuvre dans le monde actuel, et espère que les réflexions que cet article a l’ambition de susciter contribueront à faire de cette chance une réalité.
L’opportunité – j’irais même jusqu’à dire : l’urgence – d’une telle évolution est certes paradoxale, le discours dominant s’employant actuellement à souligner la dépendance accrue de l’Europe orientale dans ce contexte de crise ; elle me semble néanmoins incontestable, compte tenu des arguments suivants :
*dans la perspective de la démonétisation et d’une crise alimentaire imminente, en dépit de l’apparente situation de dépendance créée par son intégration forcée dans le circuit agro-alimentaire occidental, l’Europe danubienne conserve les atouts indéniables que lui confèrent : une population rurale importante, à laquelle s’ajoutent d’importants effectifs d’urbains récents aptes à une réintégration rapide à la société agraire, la persistance de techniques ancestrales à faible coût technologique, écologique et énergétique et une culture alimentaire frugale facilitant l’adéquation de la demande à l’offre locale ;
*dans la perspective d’une dislocation au moins provisoire des structures administratives et étatiques, une population majoritairement dotée d’une grande faculté d’adaptation et de micro-organisation (« débrouille », « système D »), et donc un moindre risque de rupture violente du contrat social en Europe danubienne ;
*une densité de population relativement faible et une relative abondance des terres en friche, faisant de cette région climatiquement clémente et compatible avec l’Occident une destination prioritaire pour de nouveaux contingents de colons fuyant l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord en quête d’une société pacifique et d’une réelle qualité de vie.

Dans l’esprit du bolivarisme historique et pour lancer le débat, je suggère, à titre d’ébauche d’un programme de réforme, les points suivants :
1) création d’une Confédération Danubienne conçue comme une alliance de régions et de sous-régions selon un principe de subsidiarité étendue ;
2) révocation des traités d’adhésion à l’UE et à l’OTAN ; création d’une armée confédérée sur le modèle Suisse ;
3) nationalisation des avoirs locaux des banques et grandes entreprises multinationales à hauteur des efforts financiers précédemment consentis sous leur pression pour sauver les monnaies et les banques ;
4) suppression des brevets et de l’ensemble de la propriété intellectuelle détenue par l’Occident sur le territoire de la Confédération, au titre du remboursement des coûts éducatifs détournés dans le cadre du brain drain.
5) démocratie nataliste : un vote supplémentaire par enfant à charge pour tout électeur ;
6) création d’une banque centrale et d’une monnaie commune, dévaluée par rapport au cours actuel des monnaies locales, pour rendre possible la réindustrialisation et pénaliser l’import ;
7) forfaitarisation et réduction des impôts applicables à l’agriculture et à l’élevage, redéfinition des normes agro-alimentaires en provenance de l’acquis communautaire UE, distribution de terres non-aliénables aux chômeurs désirant revenir à l’agriculture ;
8) réajustement des politiques éducationnelles sur les besoins économiques effectifs de la Confédération ; priorité aux langues de la Confédération et réintroduction massive de l’allemand et du russe ;
9) valorisation des langues, cultures et techniques traditionnelles, et notamment de celles des ethnies tziganes.

(Une version annotée de cet article est en cours de parution dans les actes de l’édition 2010 de l’école d’été de dialogue interculturel DivaDeva)