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lundi 2 janvier 2012

1956 RELOADED : infowar Hungary

Longtemps avant le Blitz médiatique lancé (pour des raisons d’urgence financière, dans le contexte de l’opération de spoliation-éclair lancée lors du Sommet de Bruxelles contre les fonds de réserve des banques centrales de l’UE hors-euro) en décembre dernier contre le gouvernement hongrois de V. Orbán, j’avais, dès l’été 2011, bruyamment refusé de me joindre à la campagne – à connotation puissamment « orange » – organisée contre ce même gouvernement au nom de la « liberté de la presse ».
Pour ne pas vexer divers amis à tendances gauchistes sensibles au charme de ce fétiche petit-bourgeois par excellence, je coupais court au débat, en leur expliquant qu’en l’absence d’opinions publiques arrivées à maturité civique, aucun pays postcommuniste n’a jamais eu de presse « libre » ou « indépendante » de masse, pas plus avant l’adoption du Médiatörvény hongrois qu’après.
Sans me dédire, je crois pourtant le moment venu de motiver mon refus de façon plus substantielle : au-delà de la possibilité de fonder de nouveaux titres de presse, la « liberté de la presse » ne peut ni doit constituer une simple extrapolation de la liberté (individuelle !) d’expression à l’entreprise médiatique qu’est, par exemple, un quotidien de presse écrite, pour les même raisons qui font que rien dans l’histoire du droit démocratique occidental ne justifie l’attribution de droits spécifiquement personnels (comme le vote ou l’opinion politique) à des personnes morales.
En d’autres termes : du jour où on confond « liberté de la presse » et « impunité de la diffamation politique » – comme c’est hélas le cas dans la plupart des pseudo-démocraties occidentales – la démocratie n’est plus qu’un vain mot : cette presse-là est « libre » (y compris de diffamer des Etats), parce que ses propriétaires (nationaux ou internationaux) pèsent plus lourd dans la décision politique du pays qui l’héberge que l’électorat dudit pays. Dans toute autre situation, dans tout pays voulant laisser une chance à sa démocratie, le mensonge politique patent doit être punissable, surtout quand il a pour support des médias de masse.
Quand le quotidien français Libération, sous la plume de Florence La Bruyère, annonce qu’au terme des dernières réformes constitutionnelles obtenues en Hongrie par la majorité des deux tiers dont dispose, constitutionnellement, le parti FIDESZ actuellement au pouvoir, ce même parti pourra, lors de prochaines élections, remporter « 75% des sièges avec 25% des voix » (en oubliant soigneusement de préciser que cette formulation repose sur un présupposé hautement inhabituel dans l’analyse électorale francophone : celui de calculer la « part de marché » d’un acteur électoral sur le total des inscrits, et non sur le total des voix exprimées), il pratique de toute évidence la désinformation dans la meilleure tradition du Völkischer Beobachter et de la Pravda. Or, cette conduite, aux termes de la législation française, à laquelle ce quotidien est soumis, est parfaitement légale, dans la mesure où elle ne relève ni de la diffamation personnelle (dans le système juridique bourgeois, un Etat, représentant de très nombreuses personnes, dispose paradoxalement de moins de droits qu’un individu isolé), ni des cas classiques d’incitation à la haine raciale (en dépit de l’énorme non-dit néocolonial que convoie ce mensonge grossier sur le sens de la démocratie qui habite l’électorat du premier parti de masse hongrois).
Si la démocratie doit avoir un quelconque avenir en Europe, tôt ou tard, au lieu de sermonner V. Orbán du haut de leur inconscience et/ou de leur duplicité, les élites progressistes des pays d’Europe occidentale devront suivre son exemple et rendre la propagande punissable dans l’intérêt de la liberté d’expression individuelle. Ce jour est naturellement extrêmement loin de nous, l’opinion occidentale gauchiste réussissant jusqu’à présent à vivre massivement dans un univers schizoïde où les multinationales sont réputées capables d’acheter des gouvernements entiers (pour leur faire avaliser des technologies OGM, etc.), mais sujettes à des scrupules bien inexplicables quand il s’agit de prendre le contrôle de groupes de presse…
Que faire en attendant le réveil ?
Eh bien, par exemple, documenter la criminalité journalistique en cours !
J’ai donc décidé de dresser cette liste des

Titres de presse participant à la campagne de diffamation oligarchique
lancée contre la Hongrie,

notamment :
A. par amalgame des thèmes sociétaux/civiques et économiques : le « truc » le plus grossièrement récurrent consiste à inclure (souvent dans la même phrase) la décision de ramener la banque centrale hongroise sous un plus strict contrôle démocratique dans des énumérations de « conduites déviantes » du gouvernement FIDESZ (en matière, notamment, de « liberté de la presse » et de pluralisme politique).
B. par amalgame FIDESZ/Jobbik : ici, « l’épice » la plus prisée est la nomination (potentielle – oublie-t-on systématiquement de préciser – et par une autorité municipale) à la tête d’un théâtre de Budapest (un sur plusieurs dizaines…) d’un écrivain et dramaturge de talent, par ailleurs connu pour cultiver un style parano-antisémite (à mon humble avis porteur d’auto-discrédit) à la Céline ; la municipalité en question étant de couleur FIDESZ, on présente allègrement cette nomination potentielle comme une nomination effective, et décidée au plus haut degré de la hiérarchie politique…
C. par copier/coller d’« information » de provenance non-identifiée comportant des jugements de valeur sur la politique du gouvernement hongrois ; la grande majorité des « correspondants » signant ces « articles » n’étant pas locuteurs du hongrois, leur « information » dépend énormément des propos (généralement invérifiables pour eux) des rares blogueurs hongrois qui écrivent en français (très souvent des intellectuels cooptés par les « fabriques à démocratie » de l’Ouest, déçus du dernier spoil-system administratif après avoir amplement profité des précédents, et hurlant par conséquent au loup) ; compte tenu de la quasi-simultanéité de parution des quotidiens (que je consulte sous forme électronique) et des posts de ces derniers, retracer la généalogie de ces intoxications relève le plus souvent du problème de l’œuf et de la poule. Mais il semble évident qu’une communication bidirectionnelle existe entre ces deux dimensions de la manipulation médiatique (le blogueur/activiste qui rentre d’une manif de trente personnes, écrit sans frémir « nous étions des milliers ce soir » à l’abri de l’impunité – légitime – qu’offre la liberté d’expression et le journaliste coopté d’un grand titre de presse qui va reproduire ses propos, sans toujours en citer la source…) – confirmant mon intuition récente de l’inanité du pseudo-clivage idéologique souvent décrit entre « médias Gutenberg » et blogosphère (cf. http://korkorezhau.blogspot.com/2011/12/regard-sur-louest-pourquoi-et-comment.html).
D. par appel non-motivé à l’ingérence politique dans les affaires hongroises.

HU : Az újságírói deontológiát megsértő, a magyar kormányt súlyosan rágalmazó és/vagy magyar belügyekbe való külső beavatkozásra hívó francia nyelvű újságok, csatornák, bloggok stb..

REMARQUES
*Sans réelle surprise, le titre le plus virulent et le plus dénué de scrupules est Libération, propriété d’Edouard de Rothschild et de BHL…
*Il va de soi qu’en dehors des déclarations officielles de V. Orbán ou de tel ou tel ministre (elles mêmes rarissimes, et nécessairement formulées dans la langue de bois gouvernementale), ces articles ne donnent à aucun moment la parole aux partisans du FIDESZ : on n’entend de bout en bout qu’un seul son de cloche !
*Comme elle signe une grande partie du matériel ci-dessous, le cas de Florence La Bruyère mérité une attention particulière : à lire son article ci-dessous dans Libération, on serait spontanément tenté de se la représenter post-adolescente, avec deux séjours estivaux à Budapest dans le cadre d’une université d’été sur fonds Soros, et un hongrois amplement suffisant pour commander un daïquiri en anglais au comptoir du Szimpla ; eh bien non : Florence La Bruyère est au contraire un vétéran journalistique des guerres yougoslaves, qui, il y a à peine un an et demi, signait encore, pour un magazine électronique d’ambiance plutôt altermondialiste, un article extrêmement sobre, plutôt bien renseigné et somme toute assez laudatif sur ce même gouvernement FIDESZ (http://fr.myeurop.info/2010/06/09/messieurs-les-banquiers-payez-165), implicitement (et fort judicieusement) présenté et comme révolutionnaire (faire payer les banques !), et comme assez efficace dans son conservatisme budgétaire. Entre temps, les révolutionnaires sont devenus de dangereux « populistes », et la même politique économique mène désormais l’économie hongroise au gouffre… Pour Libé, Florence La Bruyère est visiblement capable de retrouver ses yeux d’adolescente… d’adolescente néocon – s’entend…

Libération, Florence La Bruyère : http://www.liberation.fr/monde/01012379885-viktor-orb-n-ubu-roi-de-hongrie, A,B,C, à l’origine notamment du mythe des „75% des sièges avec 25% des voix”, mensonge éhonté reposant sur la confusion (pourtant rare dans l’usage francophone courant) entre votes exprimés et électeurs inscrits…

Libération, Benedek Varkonyi, http://www.liberation.fr/monde/01012379702-hongrie-l-extreme-droite-remonte-sur-scene, B

Libération, « S. Etr. », http://www.liberation.fr/monde/01012380607-viktor-orb-n-ferme-le-ban-pour-le-nouvel-an, A : c’est le texte le plus objectif de la série, et le plus récent ; le changement de masque (avec remplacement de l’épique précédente par un énigmatique « S. Etr. ») n’est probablement pas dû au hasard : le public de ce genre de superproductions n’aimant que les happy-ends, comme pour l’instant le cabinet Orbán « refuse sa démission » à Libé, on organise un « atterrissage en douceur », probablement en prélude à une courte trêve permettant de recentrer l’artillerie lourde sur d’autres objectifs immédiatement prioritaires (Syrie ?)…


FranceTV: http://www.francetv.fr/info/la-hongrie-poursuit-ses-atteintes-a-la-democratie_44667.html, A,C : techniquement, c’est probablement le pire de cette triste collection : article anonyme et sans source citée, avec des titres plus que partisans, et cette perle : « il a fait voter plusieurs lois qui marquent un recul de la démocratie. Vendredi 30 décembre 2011, il est même entré en conflit ouvert avec le FMI » ; de la véritable info de merde !

Le Parisien, Attila Kisbenedek : http://www.leparisien.fr/international/hongrie-une-serie-de-lois-adoptee-au-pas-de-charge-30-12-2011-1789773.php, A,D

20minutes.fr, Attila Kisbenedek : http://www.20minutes.fr/monde/850231-viktor-orban-isole-hongrie-sein-ue-face-usa-fmi, A,C

Sud-Ouest, Christophe Lucet : http://www.sudouest.fr/2011/12/30/peur-sur-le-danube-592682-10.php A,C,D

Le Monde : http://www.lemonde.fr/europe/article/2011/12/30/la-hongrie-adopte-une-loi-controversee-sur-sa-banque-centrale_1624457_3214.html, A, C, où le Monde devient notamment un fervent partisan du financement public des sectes religieuses...

Les Inrocks, David Doucet: http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/t/74806/date/2011-12-29/article/hongrie/, A,B,C,D

Le Soir, Jean-Paul Marthoz : http://blog.lesoir.be/lalibertesinonrien/2011/12/28/hongrie-la-derive-du-pouvoir-lance-un-defi-au-parti-populaire-europeen/, B,C, où Marthoz administre notamment des leçons de christianisme au FIDESZ…

Hu-Lala, Vincent Baumgartner : http://www.hu-lala.org/2011/12/29/une-file-interminable-pour-une-distribution-de-nourriture-a-budapest/, A,C

RFI, Florence La Bruyère : http://www.rfi.fr/emission/20111223-hongrie-manifestation-contre-le-regime-premier-ministre-conservateur-viktor-orban, B („droite populiste”)

Le Point, « source AFP » : http://www.lepoint.fr/monde/hongrie-le-parlement-adopte-une-nouvelle-loi-electorale-tres-contestee-23-12-2011-1411997_24.php, C: titre présentant la loi comme « très contestée », sans que rien dans le corps de l’article (attribué à l’AFP) n’étaye cette affirmation.

L’Express, Marc Epstein : http://www.lexpress.fr/actualite/indiscrets/honteuse-hongrie_1063658.html, A,C : « premier ministre populiste »



Contre-exemples :

La Romandie, reproduisant un matériel AFP: http://www.romandie.com/news/n/_Hongrie_l_ancien_Premier_ministre_socialiste_interpelle_puis_libere231220111512.asp: sources et citations identifiées, précision de l’information (y compris dans les aspects peu réjouissants pour la pseudo-opposition : « Bien que le rassemblement n'ait attiré qu'une centaine de personnes ») ; il est particulièrement intéressant de comparer cette utilisation du matériel AFP avec celle du Point (ci-dessus) : à coûts égaux, l’un des titres informe, l’autre manipule.

Le Figaro, AFP: http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2011/12/30/97001-20111230FILWWW00302-hongriele-ps-puni-des-crimes-communistes.php: idem.

Lextimes.fr, Alfredo Allegra : http://www.lextimes.fr/5.aspx?sr=666#.TwBuJxyAJXt.facebook: quoique très probablement publié avec des intentions hostiles au gouvernement hongrois actuel, cet article de la presse juridique spécialisée (comme ceux de la presse financière spécialisée, et des presses spécialisées, professionnelles en général) reste informatif ; dans un contexte capitaliste, la presse professionnelle, dans laquelle l’objectivité constitue une qualité technique dotée de valeur marchande, constitue tout naturellement un bastion de l’information non-manipulée ; dans le domaine de la presse grand public, compte tenu du monopole existant, cette valeur différentielle n’existe plus.

mardi 20 décembre 2011

Regard sur l’Ouest : pourquoi et comment vous ne saurez jamais ce qui se passe à l’Est



Parmi les illusions du nouvel optimisme « indignado », on trouve la croyance, largement renforcée par le marketing de vedettes des média alternatifs (comme Alex Jones ou Max Keiser), selon laquelle – un peu comme la diffusion des réseaux sociaux devait naturellement propager la démocratie dans le monde arabe – la « guerre de l’information » (pour reprendre une expression chère à Alex Jones) serait gagnée d’avance, du simple fait d’un déplacement massif et inéluctable du centre de gravité de l’attention publique, fuyant la presse et la télévision classiques, prises en flagrant délit de manipulation, en faveur de la blogosphère, du podcast et de l’information audiovisuelle basée sur Internet (comme le Keiser Report, dont l’audience dépasse probablement celle de son « hébergement principal » Russia Today).
Certains principes généraux d’analyse sociale – récemment confirmés par des expériences personnelles on ne peut plus concrètes – m’amènent à douter de ce nouveau « grand soir » sur plateau d’argent. La transition technologique évoquée (de l’audiovisuel hertzien et de la presse classique vers Internet et les contenus électroniques) est certes inéluctable, pour des raisons économiques et technologiques ; certes, le black-out médiatique grossier qui a récemment entouré le mouvement Occupy aux USA, en rendant particulièrement patente la complicité des médias mainstream avec l’oligarchie politico-financière, a pu précipiter le mouvement, mais il ne l’a pas créé, et même cet effet d’accélération peut difficilement être comparé à celui dû à la crise économique et à l’épuisement des ressources : le recul des médias de la « galaxie Gutenberg » est aujourd’hui lié à une transition générationnelle, observable même dans des pays relativement pauvres et à peu près dénués d’opinion publique contestataire, comme la Roumanie, où la majorité des titres de la presse classique ont disparu sous mes yeux au cours des cinq dernières années.
Et le plus préoccupant : non seulement la dissidence n’a pas créé la blogosphère, mais je vois de moins en moins de raisons de penser que la blogosphère devrait naturellement renforcer la dissidence. Pour le croire, il faut gravement méconnaître la sociologie des élites occidentales (et satellitaires), et notamment le fait que la blogosphère représente depuis longtemps un vivier – lieu de formation et de recrutement – pour les médias oligarchiques. Dans l’atmosphère raréfiée d’un marché du travail intellectuel clairement dominé par la demande (chômage universitaire frappant la génération de l’inflexion démographique, concentration et automatisation des industries médiatiques, etc.), plus besoin d’accorder des subsides plus ou moins discrets ou des emplois journalistiques en CDI (ni même en CDD) pour susciter un habitus parfaitement grégaire de propagation de la pensée correcte : faire miroiter, laisser à terme une chance d’embauche, de subvention ou de publication suffit largement.


Le début d’une grande amitié

Je parle d’expérience : conscient depuis belle lurette (de façon déclarée depuis septembre 2010, cf. http://korkorezhau.blogspot.com/2010/09/absurdistan-note-0-le-farmville-des.html, début de l’article) de l’inutilité de toute démarche auprès de la presse francophone mainstream pour diffuser les résultats de mon expertise régionale sur l’Europe Carpatique, j’ai par la suite exploré la blogosphère, où mon attention a été attirée par la revue électronique Regard sur l’Est (http://www.regard-est.com/home/equipe.php), animée par des universitaires français, lesquels, depuis 1996, à en croire leurs déclarations d’autopromotion, « donn[ent] à voir [sur l’ancien bloc socialiste au sens large] une actualité décalée ou apport[e]nt un éclairage différent que [sic : le solécisme est d’origine] celui des médias grand public ».
Comment rêver meilleur support pour mes observations hautement « décalées » et « différentes » sur la situation politique actuelle en Hongrie, et notamment pour les résultats intéressants d’une comparaison dynamique et sans tabou entre les évolutions hongroises et roumaines, des deux côtés (également bien connus de moi) de la frontière de 1918 ?
Et en effet, mon mail de candidature (assorti d’un CV, et mentionnant mes collaborations passées avec divers titres de la presse classique et électronique de Roumanie) a assez vite reçu une réponse positive des « rédacteurs en chef » de Regard sur l’Est, Céline Bayou et Eric Le Bourhis, spécialistes des pays baltes. Ce détail aurait probablement suffit à mettre en alerte mes aînés en anti-impérialisme, rompus à la guerre de tranchée avec les ectoplasmes parlants du bien-penser atlantiste, étant donné que les pays baltes – pour des raisons tenant à leur histoire, certes tragique – sont actuellement, au sein de l’UE, à l’avant-garde de la fascisation néolibérale, constituant un petit paradis politique pour anciens Waffen-SS adoubés par l’OTAN au nom de la sainte russophobie (je renvoie entre autres aux déclarations récentes du président estonien Hendrik Ilves qualifiant le russe parlé par sa minorité russophone (la plus grande communauté apatride sur le sol de l’UE) de « langue d’occupation » (http://english.ruvr.ru/2011/12/14/62229603.html)).
Par ailleurs, le fait même que le « comité de rédaction » d’une revue intitulée Regard sur l’Est ne comprenne aucun spécialiste de la Russie en dit assez long sur l’optique du projet…


Correspondance avec un censeur

Céline Bayou et Eric Le Bourhis m’ont « redirigé » vers l’un des responsables de la rubrique « PECO », Sébastien Gobert.
Là encore, le type de découpage zonal adopté dans le cadre du « Comité de rédaction » aurait dû – pour le moins d’un point de vue technique – m’inciter au pessimisme : excellent exemplaire de la novlangue qui sert de cache-sexe à l’inculture géoculturelle crasse des milieux diplomatiques français, le pseudo-concept de « PECO » est en réalité purement négatif, servant d’abréviation à une définition purement incidente des « Etats situés à l’Est du Rideau de Fer de la Guerre Froide, mais n’ayant pas appartenus à l’URSS ». Il s’agit bel et bien d’un fourre-tout, né de l’impréparation des élites francophones au moment des bouleversements de 1989-90, unissant la Hongrie issue du « socialisme goulasch » réformiste de l’après-1956 à d’anciens états typiquement staliniens comme la Pologne, dans un fatras culturel totalisant deux familles de langues (ouralienne et indoeuropéenne), une demi-douzaines de langues littéraires/nationales et un grand nombre de langues minoritaires pas toujours apparentées à ces dernières (comme le romani, l’allemand et le yiddish). Entre Roumanie (incluse dans la zone balkanique) et la petite Hongrie PECOisée, ce découpage assigne arbitrairement la Transylvanie (au sens large, comprenant le Banat) à une zone dont la rapproche un siècle d’histoire (le dernier, depuis le traité de Trianon), mais dont l’éloigne le quasi-millénaire écoulé avant ce même traité. Enfin, cette même logique simpliste, consistant à hypostasier des frontières dont le tracé est pourtant fort récent, amène à exclure du champ de l’observation les parties de cette zone jadis intégrées à l’URSS (dont la Subcarpatie, historiquement hongroise, dont a hérité l’Ukraine), de même que la Moldavie, culturellement roumaine, pour les mêmes raisons, ne relève nominalement pas des « Balkans », mais de… bien malin qui le devinera en scrutant l’organigramme rédactionnel de Regard sur l’Est ! Peut-être de l’Ukraine (alors qu’en Moldavie, les Ukrainiens sont minoritaires même au sein de la minorité slavophone !) ?
Et, de fait, les données biographiques (disponibles en ligne) portant sur ledit Sébastien Gobert, qui se déclare, outre le français et l’anglais, locuteur de l’allemand et du polonais, font apparaître qu’il ne dispose d’aucune compétence particulière pour juger de la qualité de contributions portant sur la Hongrie actuelle, et encore moins en ce qui concerne la Transylvanie, la Roumanie et la Moldavie.
J’ai néanmoins assez vite soumis à Sébastien Gobert un article sur les politiques originales d’octroi de passeports actuellement appliquées par les gouvernements Orbán et Băsescu (intitulé « la foire aux passeports », entre temps publié ici-même : http://korkorezhau.blogspot.com/2011/12/carpates-2011-la-foire-aux-passeports.html). Ce dernier, sans exprimer la moindre réserve quant à sa compétence technique face à l’article soumis (alors même que notre correspondance ultérieure fait clairement apparaître que l’expression « Pays Sicule » le laissait perplexe…), l’a d’abord accueilli avec un indéniable enthousiasme, le déclarant « très intéressant, bien structuré et touch[ant] à des questions essentielles » – tout en prenant néanmoins la précaution de m’adresser, jointes au même mail, « quelques questions de forme, ainsi que quelques demandes de d'éclaircissement ».
Il s’agissait en réalité d’une version substantiellement modifiée de mon article, le premier d’une longue série de corrections et contre-corrections inspirées par les principes mouvants et parfois contradictoires du « rédacteur » Sébastien Gobert, du haut de ses vingt-six ans et de ses trois ans d’expérience dans le « journalisme indépendant » (comme correspondant coopté de titres de la presse paradiplomatique francophone des « PECO », comme Le Journal Francophone de Budapest et Les Echos de Pologne, qui doivent totaliser presque autant de lecteurs que mon blog.
Les modifications étaient pour la plupart apparentes et justifiées par des remarques marginales, qui souvent ne faisaient pas vraiment honneur à la culture générale du correcteur, mais restaient méthodologiquement acceptables ; en revanche, aucune justification n’accompagnait la suppression de l’incise suivante, concernant le Parti Socialiste Hongrois (MSZP) récemment vaincu par le FIDESZ de Viktor Orbán ; pour expliquer sa défaite, d’une ampleur sans précédent dans l’histoire démocratique hongroise, j’affirme en effet que ledit MSZP
« comme la plupart des partis nominalement socio-démocrates issus des anciennes nomenclatures des régimes à parti unique d’Europe Centrale, appliquait avec férocité les recettes néolibérales de gestion de la crise – avec leur résultat désormais bien connu : détresse sociale et aggravation du mal. »
En réponse à mes manifestations de perplexité devant ce début de censure implicite, Sébastien Gobert répond fort diplomatiquement (email du 4 décembre 2011) :
« La suppression des deux passages que vous mentionnez relève d'un effort de simplification de la lecture: j'ai juste considéré que ces incises divertissaient le lecteur du corps de votre propos. »
Je laisse aux lecteurs de mon blog, et donc de l’article en question, le soin de juger dans quelle mesure l’incise reproduite ci-dessus « divertissait le lecteur du corps de mon propos ».
Or, dans la dernière en date de ces « corrections », expédiée le 9 décembre dernier, cette incise est finalement tolérée sous forme de note de bas d’article, mais c’est toute mon introduction consacrée à la distorsion de l’image du FIDESZ en Occident (reproduite ci-dessous) qui disparaît :
« Viktor Orbán, premier ministre en Hongrie depuis mai 2010, est surtout connu à l’Ouest du fait de campagnes polémiques lancées contre son gouvernement par de grands groupes de presse occidentaux, notamment à cause de ses initiatives (pourtant imitées aujourd’hui au plus haut niveau de l’UE) en vue de mettre à contribution le monde de la finance pour contrer les effets de la crise économique. Souvent exagérés par amalgame avec les aberrations xénophobes de l’extrême-droite hongroise (représentée au Parlement, mais non dans le gouvernement Orbán), les tendances autoritaires du régime Orbán sont indéniables, mais surmédiatisées au détriment d’autres évolutions comparables de pays de la région – notamment en Roumanie, où Train Băsescu, président de la république depuis 2004, (réélu en 2009), surtout depuis la rupture de son parti PDL avec les libéraux du PNL, présidentialise à vue d’œil le système politique, contrôle directement ou indirectement au moins 80% des médias nationaux et menace régulièrement l’indépendance (toute relative) des médias « dissidents ». »
– « simplifiée » sous la forme d’un « chapeau » qui ne contient plus la moindre allusion au monde de la finance :
« Parés d’images assez divergentes dans la presse occidentale, l’homme fort de Bucarest, Traian Băsescu, et le nouveau premier ministre hongrois, Viktor Orbán ont néanmoins un point commun peu ou mal connu à l’Ouest: une politique de grandeur nationale à travers la délivrance facilitée de passeports à des individus non-résidents. »
(Noter au passage l’usage éminemment approprié et élégant du terme « individu » pour désigner potentiellement plusieurs millions de membres de minorités ethniques transfrontalières des deux peuples ! C’est aussi ça, Regard sur l’Est : une véritable plus-value rédactionnelle pour vos articles !)

Dès lors, la situation est devenue assez claire : d’abord séduit par mon article, qu’il a, du fait de sa profonde méconnaissance de la région et de ses talents herméneutiques très moyens, interprété comme une nième charge droit-de-l’hommiste contre le méchant « fasciste hongrois » (mais l’expression n’est-elle pas redondante ?) Viktor Orbán, entre le 3 et le 9 décembre, le « rédacteur » Sébastien Gobert, assez vite dépassé par la tâche consistant à répondre à mes récriminations, consulte sa hiérarchie, laquelle lui conseille vraisemblablement de « pousser à la rupture », en introduisant des coupes encore plus massives dans les parties dérangeantes de mon propos (voire en suggérant elle-même ces coupes).
Cette dernière version contenait en effet même des « corrections » non-apparentes (que seule la comparaison des versions successives permettait de repérer), certaines affectant le sens de l’article. En réponse à mes vertes protestations, à l’occasion desquelles je joue cartes sur table :
« L'un des buts actuels de mon activité de publiciste dans la région étant de contrecarrer l'intoxication médiatique entourant à l'Ouest les actions du gouvernement hongrois, je ne peux pas transiger sur les paragraphes introductifs, d'ailleurs essentiels à la mise en perspective du propos (l'une des raisons du relatif silence qui entoure à l'Ouest la "foire aux passeports" que je décris, c'est qu'on se garde bien de comparer la Hongrie à la Roumanie, étant donné que la plupart des déficits démocratiques que la presse Murdoch reproche au Fidesz affectent aussi la Roumanie de Basescu, "élève modèle" du FMI dont personne ne parle...). »
le censeur Sébastien Gobert rend, le 11 décembre, son verdict :
« Merci de votre retour et de vos commentaires. Après consultation avec mes collègues, nous sommes néanmoins arrivés à la décision de ne pas utiliser votre article pour notre prochain dossier. Nous n'avons assez clairement pas réussi à trouver une langue de travail commune (sources, notes, longueur) et votre version revue et corrigée excède encore de loin nos exigences de taille. Comme je vous l'avais déjà indiqué, votre texte est très intéressant, mais un autre support que notre revue serait sûrement mieux approprié pour sa diffusion. »
Je ne peux proposer de meilleur commentaire de cette sentence que la réponse adressée le jour même à son auteur :
« votre revue est naturellement libre d'accepter et de refuser à son gré les textes qu'on lui soumet. Cependant:
1) vos justifications manquent de crédibilité: le sur-dimensionnement du texte (qui restait remédiable) est largement dû à vos demandes d'éclaircissement (pour certaines superflues et relevant de la culture générale: "où se trouve le Pays Sicule?"), de même que l'abondance des notes, auxquelles j'ai eu recours sur vos propres conseils; quant à la question des sources, elle revient en l'occurrence plus ou moins à reprocher aux dialectologues de ne pas avoir consulté les dictionnaires des parlers vernaculaires qu'ils sont les premiers à décrire.
J'en suis donc réduit aux conjonctures concernant les raisons effectives de votre décision de non-publication; or
2) à comparer les versions annotées que vous m'avez successivement renvoyées, on est nécessairement frappé par votre insistance (dénuée de toute justification argumentée) à faire disparaître le passage introductif ayant trait au déchiffrage de la campagne médiatique orchestrée par le monde de la finance occidentale contre le gouvernement hongrois actuel. J'aurais probablement respecté un refus explicite et argumenté (ne manquant pas par ailleurs de tribunes d'expression francophones, notamment à la Pensée Libre, dont je suis co-rédacteur), même appuyé sur des considérations pragmatiques (ne pas s'aliéner un sponsor, etc.), étant donné que nul n'est tenu à l'héroïsme. Mais en refusant le débat, vous vous rendez complices du black-out. Je ne conteste pas votre décision, mais, n'étant pour ma part pas adepte de l'auto-censure, je ne vous garantis aucune confidentialité concernant ladite décision, ni bien sûr l'interprétation que (faute de mieux) j'en propose. »

Codestinataires du mail cité ci-dessus, auquel Sébastien Gobert n’a jamais répondu, Céline Bayou et Eric Le Bourhis n’ont pas davantage daigné répondre au mail que je leur ai personnellement adressé le lendemain.
On reconnaît ici plusieurs traits caractéristiques de la censure oligarchique :
*son allure « technocratique », évitant systématiquement le débat de fond pour justifier toutes ses décisions par des critères politiquement neutres, en l’occurrence de technique rédactionnelle, quitte à se contredire explicitement (la dernière version d’un article dont le premier jet était « bien structuré » devient curieusement inappropriée au « support » qu’est Regard sur l’Est) et à faire abstraction de beaucoup de valeurs conventionnelles du monde académique : en l’occurrence, le mauvais élève appelé à soigner son style est un normalien agrégé des lettres de 36 ans, tandis que son censeur, de 10 ans son cadet, ne semble pas avoir tiré grand profit de sa fréquentation de l’hypokhâgne du Lycée Claude Monet… Le Nouvel Ordre Mondial a beau être plus performant que la vieille URSS immobiliste, il partage beaucoup de ses principes, dont celui de la sélection négative.
*sa foi inébranlable en l’impunité des censeurs, qui explique la tactique du silence radio face à toute contradiction explicite : inutile de répondre aux critiques et aux protestations, le tout est d’écarter leur auteur de tout canal médiatique ; les rares lecteurs qu’il pourra rendre témoins de ces propos tenus dans le désert reconnaîtront facilement en lui un « théoricien de la conspiration », c'est-à-dire un paranoïaque, et donc très certainement un nazi. A Regard sur l’Est, c’est Nuremberg tous les jours !


Comment l’oligarchie recrute-t-elle ses censeurs ?

A en croire Eric Le Bourhis (je cite un mail du 11 septembre 2011), à Regard sur l’Est, « les auteurs des articles ne sont pas rémunérés -ni la rédaction d'ailleurs- car nous sommes tous bénévoles » (admirons au passage la logique indéniable du propos, sans doute influencée par le style des gestes lithuaniennes médiévales !).
Et, à vrai dire, rien n’empêche de le croire. En effet, nul besoin de sponsoriser ou de corrompre : compte tenu des structures universitaires reliant actuellement la France à l’Europe orientale, le simple fait que quelqu’un atteigne un niveau même moyen dans la connaissance d’une langue ou d’une société de cette partie du monde implique déjà en soi une forte probabilité d’adhésion aux dogmes atlantistes et néolibéraux du gauchisme moraliste.
Pourquoi ? Reprenons pour illustrer ce propos le bel exemplaire que le hasard nous a livré : avant d’obtenir son master de sciences po’ à Lille et/ou Strasbourg en cotutelle avec l’Université de Wroclaw, Sébastien Gobert est passé par au moins deux filtres importants du réseau globaliste en Europe Centrale : la Central Europe University de Georges Soros, où il a suivi une formation en « nationalism studies » (probablement une sorte de jumeau négatif des « culture studies »…) et « l’Université d’Hiver » de Mitrovica, au Kosovo/Serbie sous occupation militaire atlantiste, où il a suivi une formation de deux semaines en « Diplomacy and Communication » (un intitulé qui se passe, je crois, de commentaires).
Là encore, rien de secret, aucun air de « conspiration » : toutes ces informations sont publiquement disponibles sur la page Facebook de Sébastien Gobert (http://www.facebook.com/profile.php?id=100000749671824&ref=ts), qui n’a effectivement aucune raison de s’en cacher, étant donné que l’énorme majorité des internautes n’associe pas spontanément ces honorables institutions académiques avec leur véritable organisation de tutelle…
Né en 1985 et éduqué dans la France de la loi Fabius-Gayssot, ce même Sébastien Gobert n’a probablement pas conscience du fait qu’en faisant taire des partisans (même fort critiques) du FIDESZ, il exerce la censure : les opinions « extrémistes » ou « qui puent » (pour citer une métaphore récurrente du discours anti-conspiration, typiquement fasciste dans sa structure biologiste) n’ont pas lieu d’être, point barre. Le censeur moderne est très souvent avant tout un excellent auto-censeur – d’où, aussi, son manque de discernement face à « l’ennemi », qu’il a souvent du mal à reconnaître au début, tant son existence est d’emblée niée dans l’univers optimiste construit pour lui par Habermas, Krugman & Co. (à la différence des inquisiteur catholiques, qui souvent étaient de bien meilleurs experts en démoneries que les malheureuses analphabètes qu’ils faisaient brûler...).

Jusqu’à nouvel ordre, ce blog restera donc hélas votre seule source francophone d’information indépendante sur l’Europe Carpatique.

lundi 10 janvier 2011

Récit de voyage dans le 18e émirat


Convaincu d’être le Gauguin de ma promotion, j’avais pris l’habitude, lors de mes rares passages en France, d’une aura d’exotisme qui me consolait – si besoin était – de ne pas être moi aussi devenu secrétaire d’Etat ou maître de conférence, gendre, animateur radio ou tout autre avatar du salarié en euros. J’aimais exhiber le plaisir que j’éprouve à croquer dans des piments rouges au petit déjeuner, pratiquer le baisemain et m’écarter d’une réunion littéraire pour téléphoner bruyamment en romani mêlé de hongrois, conscient du prestige sexuel inhérent aux langues agglutinantes dans un pays où apprendre l’allemand passe pour une transsubstantiation culturelle majeure.Mais récemment, l’évolution
naturelle qui mène ma génération d’une certaine pauvreté estudiantine à la misère noire des jeunes actifs m’a conduit à profiter de l’hospitalité d’un ami résidant presque officiellement dans le 18e émirat de Paris, territoire faussement anodin qui rassemble sur quelques kilomètres carrés de toponymie SFIO plus d’ethnies différentes que la Transylvanie et le Caucase réunis. D’abord anesthésié par le choc de cette concurrence déloyale, ce n’est qu’au troisième jour de mon séjour, en remontant la rue Ordener vers le pont de chemin de fer, que je me suis rendu compte qu’à cet endroit exact de Paris, je pourrais, ivre mort à la palinka, me promener en costume nuptial de Kalotaszeg, avec chapeau à plumes et gilet brodé de perles, et exécuter une danse de garçon à grand renfort de claques sur les bottes sans guère intriguer les passants ou le personnel du restaurant ivoirien « A la forêt noire », où, quelques bouteilles plus tard, j’ai commencé à imaginer qu’on servait des Knödel de manioc en accompagnement de Maultaschen de chèvre au ndole.




De retour dans mon ghetto blanc du fond d’une vallée alsacienne, mon ami Bob Cohen, sur Internet, attire mon attention sur un excellent article de fond consacré à une description de l’état d’Arizona considéré comme sinistre préfiguration de l’évolution de l’ensemble des USA sous gouvernance républicaine dans un futur proche :



The anti-government attitude in Arizona is now reflexive, especially because of its entanglement with the issue of immigration. As one local resident, who didn’t want to be identified because she has a government job, told me: “People who have swimming pools don’t need state parks. If you buy your books at Borders you don’t need libraries. If your kids are in private school, you don’t need K-12. The people here, or at least those who vote, don’t see the need for government. Since a lot of the population are not citizens, the message is that government exists to help the undeserving, so we shouldn’t have it at all. People think it’s OK to cut spending, because ESL is about people who refuse to assimilate and health care pays for illegals.”


Marx faisait remarquer que la contradiction fondamentale du libéralisme mercantile est l’hypothèse improbable d’un consommateur conscient en permanence de toutes les caractéristiques pertinentes – et notamment de la valeur d’usage – de l’ensemble des produits auquel il a accès, lesquels se comptent naturellement par milliers, changent tous les jours, et présentent un degré croissant de complexité technologique.


Pour la même raison, l’« Etat de droit » bourgeois repose tout entier sur le bobard largement gargarisé selon lequel « nul n’est censé ignorer la loi » – laquelle loi, même dans des Etats exempts de subsidiarité et dotés de législateurs capables de mesure, représente une aujourd’hui partout une somme textuelle dépassant de loin les capacités de mémorisation d’Einstein et Borges réunis.

Enfin, et toujours selon la même logique, la vie politique du Casino-Goulag est intégralement fondée sur l’octroi à des électeurs sous-informés d’une liberté électorale manipulable à l’infini, par définition d’unités étatiques trop vastes pour permettre une socialisation politique locale, concentration et noyautage des médias et financiarisation des luttes politiques.


Le problème que j’aborde ici est un bon exemple de ce troisième aspect. Dans le 18e comme en Arizona et à Koweït-city, les citoyens, jadis majoritaires dans la population de leur Etat, ont longtemps navigué entre les sophismes d’une gauche parlementaire manipulée leur présentant l’immigration comme une sorte d’entreprise caritative, de remède aux écarts de développement Nord-Sud et d’étape nécessaire vers la hautement désirable « multiculturalité », tandis qu’une droite parlementaire manipulée s’employait, par des critiques volontairement biaisées, à confirmer dans l’inconscient collectif la véracité de ces trois mensonges :


1. Les principaux bénéficiaires de l’immigration doivent bel et bien être les immigrés (FAUX : c’est le patronat des pays d’accueil), puisque la « droite responsable » reproche à la « gauche compassionnelle » de vouloir « accueillir toute la misère du monde ».


2. La même critique « nationaliste » de la droite semble confirmer la contre-vérité suivante : le Sud profiterait de l’immigration, ce qui est naturellement FAUX : le brain-drain et l’économie du mandat postal (fiscalement incontrôlable et condamnée à couler la balance commerciale des pays émergents) sont même deux des principaux boulets des économies du Sud.

3. Le discours truqué de la même « droite » pseudo-identitaire (constituée de cadres urbains nihilistes entièrement acquis à la culture WAS globalisée…. comme la « gauche » parlementaire), en présentant l’afflux d’immigrés comme une menace pour des identités européennes qu’ils ont eux-mêmes réduit à l’état de babiole muséographique, confirme le bien-fondé de la thèse gauchiste de l’immigration comme facteur de « multiculturalité » ; FAUX : déracinés, c'est-à-dire coupés de leurs réseaux et hiérarchies culturelles traditionnelles, les immigrés sont justement le mets préféré de la machine capitaliste à créer de la barbarie, parce que leur position de faiblesse et d’isolement en fait (surtout à partir de la 2e génération) des cobayes parfaits pour le lavage de cerveau consumériste, préalable à leur plongée dans la spirale de la dette. Quand aux espaces malthusiens, vieillissants et préalablement globalisés qu’ils investissent, ils y apportent tout au plus une tache de couleur généralement inintelligible, deux ou trois recettes de cuisine (prétextes à une nouvelle extorsion marchande) et quelques anatomies exotiques pour pimenter un marché sexuel aux règles invariables. Dans le XVIIIe, parallèlement à l’oblitération progressive du bambara et du vietnamien par le français Bouygues, le panthéon des célébrités audiovisuelles gravitant autour du Jupiter Fric se substitue rapidement au culte des morts, des esprits et des vents. Les mêmes sportswears synthétiques à grosse marge commerciale remplacent, sur des peaux noires, jaunes et bistre, les tissus naturels de la production autarcique ou locale, la beauté millénaire des pagnes et des saris. A « gauche », il est convenu qu’il sied de se réjouir de cette « intégration », dans les bruines du bassin parisien, d’animistes bantous à « notre culture », graphiquement conçue en Floride et usinée low-cost en Thaïlande.


Et pendant que les mensonges de gauche permettent de justifier le laxisme persistant en matière de protection des frontières, les mensonges de droite « empêchent » l’establishment compassionnel d’obéir à la voix de son cœur en naturalisant les immigrés qu’il refuse de reconduire. Tout cela fonctionne si bien que même ceux qui prennent conscience des effets désastreux de cette foire aux mensonges sont portés à y voir un dysfonctionnement du système, un « symptôme de décadence », sans trop savoir, hélas, de quelle décadence ils parlent.

Car si le phénomène contribue bel et bien à la décadence du modèle républicain hérité du capitalisme de phase 1, il constitue par la même occasion un instrument efficacement et consciemment utilisé au service de l’édification du modèle politique qui aspire à lui succéder dans la logique du capitalisme monopolistique : le néoféodalisme oligarchique global, dans lequel 1% de la population, les oligarques, à la tête de trusts militaro-financiers et médiatico-financiers, « orientent » le choix démocratique apolitique, acosmique et manipulé de 29% de citoyens (producteur-consommateurs-électeurs) précarisés mais jouissant encore de certains droits, d’une protection policière et de rares licences syndicales ; les citoyens encadrent, surveillent et exploitent en qualité de contremaîtres sous-traitants (ou capos) le travail et l’existence des 70% d’esclaves dont le statut fluctue entre « résident » et « sans-papier », sans droits électoraux ou syndicaux, ni aucun accès aux restes de l’état providence.

A la base de cette pyramide, on trouve une plèbe d’intouchables vivant dans une telle précarité que la problématique des expulsions devient parfaitement anachronique : en trois ans, l’Arizona vient de se débarrasser « pacifiquement » d’un quart de millions d’hispaniques ; chassés par l’hostilité ambiante et le manque total d’emplois (même la population recensable accuse un taux de chômage officiel de 9%), ils ont regagné le Mexique, le Honduras etc. de leur propre initiative, et à leurs propres frais.

Station Marx Dormoy, comme en Arizona et à Dubaï, les sociétés de cash transfer anonyme ont pignon sur rue et pullulent sur fond de populisme électoral sur le thème de la lutte contre l’immigration clandestine, un peu comme si un état rendait légales des entreprises de recel tout en fondant son discours politique sur la protection des bijouteries. Rentiers immobiliers et autres marchands de sommeil se félicitent de l’afflux constant d’ilotes migrants, qui leur permet de vendre (7000€/m² en studio) et de louer les pires gourbis à des prix plus proches de la moyenne parisienne que de celle de Bamako.

Station Marx Dormoy, les affiches électorales d’une mouvance pseudo-marxiste rebaptisée, en désespoir de cause, « la Gauche » s’étalent sur les murs de briques d’écoles publiques qui ont à peu près le même âge que son idéologie ; quant à la prolifération sur Internet de discours bien mieux articulés (comme, je l’espère, celui que je déploie ici), de mouvements anti-banques et de toutes les délicatesses théoriques de l’anarchisme de droite, de gauche et du milieu, elle n’inquiète plus vraiment les oligarques de Saint-Denis, Phoenix et Ryad, qui savent bien que leur complexité théorique les rend impropres à toute traduction vers les pidgins anglais, français ou arabe qui ont remplacé dans les familles d’esclaves la force herméneutique millénaire de l’éwé, du nahuatl et du khmer (pour le 18e, en partie grâce à l’acharnement pathétique et anachronique des « hussards noirs ») ; quant aux citoyens, encore aptes à décrypter les concepts de cette science interdite d’antenne, on compte avant tout sur leur mauvaise foi et leur passivité, résultat d’une complicité objective avec la classe oligarchique dans un contexte de colonialisme importé ou endocolonialisme : comme le prolétariat britannique dans l’analyse du Lénine de 1916, la citoyenneté est mécaniquement rabattue sur des positions réformistes par son association de facto (en qualité d’actionnaire minoritaire, certes, mais d’actionnaire) à l’entreprise impérialiste ; la seule (mais grosse) différence structurelle entre ces deux situations historiques, c’est que, du point de vue des ressources humaines, la globalisation a mis l’or noir des masses humaines asservies à portée de métro, en transplantant la Sierra Madre en plein Los Angeles, les plaines inondables du Bengladesh dans les déserts d’Arabie et la jungle du Golfe de Guinée rue Marcadet, où j’ai, pour échapper à une tempête de neige, trouvé refuge dans un placard à balais public qui s’est avéré être un petit restau nigérien qui m’a servi un barbecue d’agneau assez correct avec un garri fort recommandable.



A vrai dire, l’observation attentive des rares blancs qui peuplent encore le 18e (gérant de superette, premier garçon de bistrot tendance, libraire, gradé de la police…) révèle un type humain extrêmement proche du tea-partisan moyen en Arizona, ou du cadre inférieur de trust pétrolier arabe. Leur racisme n’est plus le racisme déboussolé et contestataire, antisémite et homophobe des années J.-M. Le Pen, des chômeurs récents dans les bassins industriels saccagés par les délocalisations ou des ménagères rurales alsaciennes apercevant pour la première fois un noir dans leur épicerie. C’est un racisme tranquille et optimiste d’élite coloniale, parfaitement compatible avec la consommation de prostitué(e)s noir(e)s etde couscous royal, un racisme de sommet de chaîne trophique dans une société métisse inégalitaire, où le sentiment racial se superpose si exactement à la conscience de classe qu’il leur serait probablement impossible d’établir avec certitude si le mépris que leur inspirent leurs caissières, loufiats, manutentionnaires et autres esclaves découle prioritairement de leur habitus social ou de leur couleur de peau. Confrontés à d’autres blancs égarés dans leur village, comme les colons de la grande époque lors de leurs retours en métropole, ils se montrent arrogants, impolis, brutaux et cyniques ; on se rend vite compte que leur mode de vie leur fait perdre l’habitude de vivre entre égaux, tant il est vrai que la gestion du parc humain endocolonial est peu compatible avec la conservation d’une éducation policée. A vrai dire, l’existence d’esclaves blancs (slaves, balkaniques…) et de rares citoyens basanés, issus de strates migratoires antérieures (le petit bistrotier maghrébin, le tamoul gérant de phone shop), compliquant vaguement le modèle, étend aussi le domaine d’application de la barbarie endocoloniale loin au-delà du vieux face-à-face caricatural de Bwana et Neg’o.

Le « Roi du Café », brasserie BCBG in partibus faisant face à la bouche du métro Marx Dormoy, serait probablement mieux nommé « Le Roi des Cons », étant donné qu’on refuse en général d’y servir du café, du moins sur la terrasse couverte et chauffée où, en raison de son inconfort mortifiant, on donne encore aux rares fumeurs le droit de se bousiller les poumons en public, à la condition expresse de consommer une bière immonde au prix qui serait ailleurs celui d’un bon vin, ou des cocktails douteux au prix du champagne millésimé. Devant mon obstination coupable à commander après 19h un café pour voler au secours d’une digestion compromise par une demi-douzaine de nems délicieusement superfétatoires, le premier garçon me traite avec tous les égards dus, dans une mine du Transvaal, à un débardeur auxiliaire d’ethnie namaqua. Cette grossièreté me choque d’autant plus qu’elle contraste avec l’extrême amabilité des locataires de l’immeuble où je squatte amicalement une chambre dans le dernier appartement hébergeant des blancs. C’est alors que, refaisant mes comptes, je comprends que la gentillesse presque obséquieuse des ivoiriens et autres berbères de l’immeuble est elle-même un symptôme (subjectivement moins désagréable) de la situation coloniale : je réside temporairement sur un continent de la planète Paris où le blanc, rarissime et généralement entouré d’un prestige prétorien d’« expat », mérite, comme dans n’importe quelle ville africaine, tous les égards. Je suis, sans m’en rendre compte, devenu un expat français du 18e arrondissement.