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samedi 25 septembre 2010

ABSURDISTAN – note 3 : La Pyramide du Peuple



Au contraire du Château de Peleş, dont l’ornementation rococo-médiévale d’inspiration sécession renaissante a (je l’espère) pour principale finalité de créer une illusion de grandeur autour de cette bicoque à peine plus monumentale que certains Taj-Mahal tsiganes de la banlieue de Huedin, le Palais du Peuple, édifice administratif civil le plus grand du monde, est de prime abord, tel que je l’aperçois en perspective depuis l’une des avenues dithyrambiques qui y mènent, victime d’un effet de réduction. Ce n’est qu’au-delà du premier check point, en arrivant « au pied du bâtiment » – c’est -à-dire quelque-part au milieu de la steppe aride, imparfaitement transformée en parking pour quelques dizaines de milliers de véhicules, qui sépare le mur d’enceinte du bâtiment lui-même – que je deviens conscient d’être sur le point de pénétrer dans la seule pyramide visible sur le sol de l’Union Européenne.

Son nom officiel au cours de « l’âge d’or » autoproclamé de Nicolae Ceauşescu était la « Maison du Peuple » ; ses assassins et héritiers, autoproclamés « régime de la transition démocratique », l’ont rebaptisée « Palais du Parlement », sous prétexte qu’il héberge, outre un stade de foot souterrain, le musée national d’art contemporain, un restaurant avec piscine et autres expositions permanentes et temporaires, le sénat et la chambre des députés ; cependant, comme l’immeuble ressemble presque autant à une « maison » que la pyramide de Chéops (qu’elle dépasse de 2% en volume total), et évoque à peu près autant le parlementarisme que Pyongyang, qui a fourni à l’architecte Anca Petrescu le modèle de ce quartier néologique, on l’entend parfois appeler Palais du Peuple, dénomination plus proche du réel, mais qui reste franchement euphémistique pour désigner cette construction typiquement théocratique, où l’on devine bien, même sans la moindre notion d’histoire, que le « Peuple » n’y a sa place qu’à l’état de déité éponyme, prêtant comme Quetzalcóatl son nom au Grand Prêtre destiné à être de iure le seul occupant mortel des lieux : la Pyramide du Peuple.

Le tremblement de terre de 1977, tout en préparant la voie aux bulldozers de Ceauşescu, avait rappelé le risque sismique élevé de la zone de Bucarest. Subséquemment, la Pyramide du Peuple a sciemment été construite sur un bloc rocheux connu sous le nom de Colline de l’Arsenal ; une fois le peu d’humus qui pouvait encore la couvrir enterré sous les décombres des 7km² de vieux quartiers rasés pour faire place à l’inspiration nord-coréenne d’Anca Petrescu, le Chéops bsurde disposait enfin d’un véritable désert pour entourer sa pyramide néoclassique monochrome. Les rares tentatives, dérisoires et tardives, de réintroduction du règne végétal dans cet arrondissement de la lune sont donc naturellement restées vaines. Faut-il vraiment le déplorer ? En termes d’effet optique, à moins de planter exclusivement des séquoias à feuilles d’If et des eucalyptus géants, elles auraient a priori débouché sur la formation d’une sorte de lichen pitoyable sur les rebords inférieurs du colosse, d’une lèpre cellulaire à l’image de cet autre parasite disgracieux dont la présence, certes rare et contingentée, perturbe l’harmonie létale de cet espace galactique : l’homme.

A l’intérieur, au bout d’un petit vestibule un peu trop petit pour l’organisation de matchs de rugby, nous sommes reçus par une grande brune servie sur talons aiguille, en mini-jupe et décolleté vertigineux, que des mensurations de top-modèle, son bronzage intégral surhumain et sa coiffure à trois chiffres permettent d’identifier d’emblée comme une assistante parlementaire. Dès les présentations, comme sous l’effet d’un interrupteur invisible, elle se branche tout naturellement en mode « British Council ». D’abord tenté par ce rôle improbable dans un James Bond apocryphe mis en scène par Rocco Sifredi, je me rends assez vite à l’évidence que nous parlons tous deux mieux le hongrois que l’anglais, et interromps la procédure. Déstabilisée, la brune s’excuse bruyamment : « elle me croyait étranger » ; je suis effectivement étranger, réponds-je avec une certaine méchanceté, car relativement conscient de provoquer ni vu ni connu l’effondrement de la cosmologie à base d’insiders roumanophones et d’outsiders anglophones implantée dans son cerveau sicule dès le début de son ascension politico-sociale dans cette « capitale francophone ».

Elle est habilitée à me montrer le Sénat, institution malaimée du régime unicaméraliste de Traian B., où j’aurais probablement eu accès même avec une barbe, un turban et un AK47 dans chaque main, à condition de m’engager à ne laisser personne vivant à l’intérieur, plus quelques couloirs, paliers et antichambres sans réelle importance, d’une dimension moyenne proche de celle de mon village de Kalotaszeg, hors colline tsigane. Au sénat, le seul visage un tant soit peu familier est celui du président, Mircea Geoana, candidat malheureux aux dernières naumachies présidentielles et actuellement mis en minorité au sein de son propre Parti Social Démocrate. "Depuis la dernière tentative de destitution orchestrée par Băsescu, m’explique la nymphe parlementaire avec un vague amusement, il n’ose plus rater une seule séance. " L’espace d’un instant, en me remémorant les insupportables bigoteries nationalistes de cet énarque balkanique en fin de campagne désespérée, je regrette de ne pas avoir de jumelles de théâtre pour regarder les mains de cet histrion aux abois crispées sur un accoudoir empire.

Pour accéder à la Chambre des Députés, l’intercession hyperphéromonée de la walkyougrie ne suffit plus : le détachement passe sous la direction d’un « officier du protocole », cinquantenaire moustachu et musclé que je ne soupçonne pas un instant d’avoir fait l’école hôtelière, et encore moins de ne pas être officier. Depuis la galerie de l’hémicycle, au bas duquel une cinquantaine de cinquantenaires en pleine possession de leurs capacités de sommeil débattent âprement d’une loi sur la protection des handicapés, je reconnais Toader, camarade de promotion de la rue d’Ulm qui, n’ayant pas eu comme moi la chance de devenir imprésario d’orchestres tsiganes, doit gagner sa vie dans des compagnies nettement plus douteuses, apparaissant notamment affublé du portefeuille de la culture dans tel ou tel gouvernement Boc. Il se frotte lentement la barbiche, visiblement préoccupé, outre le sort des handicapés roumains, par l’état d’avancement des travaux de réparation du système de climatisation, qu’on pourrait néanmoins aussi considérer comme des travaux d’installation, étant donné qu’il n’a jamais fonctionné.

Tout en dénonçant, avec une délectation masochiste mal camouflée en indignation démocratique, le coût exorbitant de l’ouvrage pour l’économie de l’Absurdistan (estimé en 2006 à 3 milliards d’euros, et sans doute sous-estimé du fait de l’emploi massif du travail militaire et forcé), les indigènes, toutes ethnies confondues, restent massivement fiers de ce monument élevé à leur incapacité foncière à produire dans tout autre cadre politique que celui de la dictature orientale ; à l’instar de ma guide hongroise et du « roumain protocolaire », la page correspondante du Wikipedia roumain aligne avec orgueil les chiffres et les records : 86m d’altitude et 92m de profondeur (dans la cité fondée par Vlad Ţepeş, il semble difficile d’oublier que la véritable majorité humaine se trouve toujours sous le sol – d’où l’on continue par ici d’ailleurs assez souvent à voter), 7000 tonnes d’acier et 1 000 000 m3 de marbre (oxymore architectural à l’image de ces pseudo-césars pravoslavolatins en uniforme soviétique), 200 architectes et 20 000 ouvriers travaillant aux 3/8… Le communisme s’identifiant dans cette partie du monde au triomphe tardif et péremptoire du système métrique dans un hinterland agraire à base d’aunes, de pouces et de toises, le descriptif de la pyramide finit tout naturellement par ressembler à ces menus de restaurants provinciaux et/ou populaires de l’Absurdistan, ensevelissant leur maigre poésie gastronymique sous le grammage exact et détaillé des viandes, sauces et garnitures (voir illustration en provenance de Buşteni). Ils reproduisent ainsi avec une fidélité clo(w)nesque la manie quantitative de leur programmateur suprême, qui avait intégré au cahier des charges la nécessité métaphysique de voir depuis son balcon impérial une avenue plus longue que les Champs Elysées, et imposé la valeur exacte de la surface au sol du bâtiment, obtenue au moyen d’un calcul cabalistique intégrant la longévité prévisionnelle du bâtiment : 1000 ans, comme d’habitude…

Au bout du compte le savetier-démiurge est mort d’une rafale de mitraillette dans le dos sept ans après le début des travaux de construction de sa pyramide millénaire ; encore de son vivant, il avait dû renoncer à prononcer ses discours sur le balcon impérial, d’où son visage n’était pas reconnaissable depuis l’esplanade au-delà de l’enceinte extérieure, où son peuple, massé, attendait la bonne parole. Ceauşescu avait dû faire construire en catastrophe un petit bastion-tribune à la hauteur du portail extérieur, et c’est deux ans après sa mort, à l’âge de la sonorisation et de l’écran géant, que le conducător américain Michael Jackson, lors de son premier passage à Bucarest-la-joyeuse, inaugure le balcon sur ces mots restés célèbres : Hi, Budapest !

C’est vers la fin de la visite qu’une date d’achèvement mentionnée en passant m’amène soudain à comprendre que l’ensemble des travaux d’aménagement intérieurs de ce monument paroxystique de « l’odieuse dictature communiste » … ont été poursuivis et finalisés, sans aucune inflexion stylistique, par « le nouveau pouvoir démocratique » des années 1990 ! On a même mis une dernière main à ces escaliers-cul-de-sac s’élevant au bout de tel ou tel couloir jusqu’à un palier ne débouchant sur rien, un anti-palier suspendu avec sa balustrade, comme une terrasse, à une vingtaine de mètres du sol, dans l’intention nettement affichée de rendre tangible et visible le concept de « dépense somptuaire ». Pendant que l’UE s’engageait dans ses premières négociations d’intégration avec cette « jeune démocratie de l’Est », des paysannes démocratiquement réquisitionnées finissaient sur place la couture de tapis trop étendus pour être transportables en une seule pièce. Il était d’ailleurs grand temps : c’est sur l’un de ces tapis qu’a été signé en 2004 le traité d’adhésion de la Roumanie à l’OTAN.

Pourtant, tout n’est pas resté en l’état : l’Absurdistan étant, après la chute de « l’odieuse dictature communiste » entré dans un processus d’involution technologique, plus personne ne sait à l’heure actuelle comment démonter, ni donc nettoyer, les milliers de lustres (« totalisant 3500 tonnes de cristal ») qui, trente mètres au-dessus de nos têtes, mesurent en couches de poussière le temps écoulé depuis le début de cet entre-deux-dictatures en voie d’achèvement. A l’arrivée de notre premier ascenseur, je perçois un autre signe du changement de régime dans la chaise concédée aux liftières, sur laquelle elles ont le droit, pendant leurs intervalles d’oisiveté, c'est-à-dire en permanence, de tricoter et de lire des tabloïdes et autres livres de prières, tout en bavardant gaiement avec « les habitués ». Elles sont les seules femelles de plus de trente-cinq ans visibles dans cette dimension hyperdépliée, et naturellement les seules à présenter des signes d’obésité et d’ignorance critique des bienfaits du solarium. Les hommes aussi, « élus », « nommés », « journalistes » et autres agents des services secrets, semblent constituer un isolat biologique de bruns trapus et ventripotents en état de complicité esthétique avec le cliché cinématographique anglo-saxon de l’assassin bulgare.

En contexte, dans l’idiosyncrasie de ce microcosme, on serait donc plutôt incité à considérer les liftières comme une sorte de troisième sexe, a priori dominant, comme dans tout le reste de l’Absurdistan, étant donné que ce sont elles qui conduisent les deux autres sexes vers les restaurants, piscines et saunas interdits des étages inférieurs voire, qui sait, vers ces derniers étages supérieurs et inférieurs auxquels même le moustachu protocolaire – qui connaît pourtant les tunnels menant d’ici au palais présidentiel et sait quelles verrières peuvent se soulever pour permettre l’atterrissage d’un hélicoptère dans tel ou tel hémicycle – prétend ne pas avoir accès. Peut-être qu’en réalité, personne n’y a accès. Peut-être que quelqu’un y vit ; ou du moins, s’y réveille au coucher du soleil…

vendredi 3 septembre 2010

ABSURDISTAN – note 1 : le Grand Roque


Emil Boc, premier ministre potiche d’Absurdistan, a rendu publique hier « sa » décision, ratifiée par « son » Parti Démocrate Libéral (PDL), de remanier six ministres de « son » gouvernement, dont les barons PDL Adrian Videanu (économie) et Radu Berceanu (transport) et un ministre non-membre du parti : Sebastian Vlădescu (finances), présenté comme un économiste à fibre libérale personnellement proche du président Traian Băsescu (ipse dans l’usage latin, antécédent de la plupart des possessifs d’usage non impropre employé à propos d’institutions bsurdes).
L’interprétation qui domine la presse roumaine pro-Băsescu (et notamment les quotidiens Evenimentul Zilei et Jurnalul Naţional) – et qui ne manquera donc pas d’encombrer dès ce soir la presse française sous forme d’encarts en marge d’articles de fond sur l’évolution des labels halal – consiste à voir dans cet épisode un virage majeur dans la vie politique bsurde des deux dernières années, télénovellistiquement intitulé « la rupture Boc-Băsescu », sous prétexte que le remaniement affecte aussi Sebastian Vlădescu, protégé de Băsescu, et qu’il a suscité l’insatisfaction bruyante d’Elena Udrea.

{ENCART FARMVILLE : en effet, les mâles alphescu (dits « Dominators ») de l’Absurdistan sont généralement des lâches rusés, comploteurs et rancuniers vivant en état de dépendance psychosexuelle avec une chaudasse blonde insolente portant le titre rituel d’« Elena », ce qui, le cas échéant, permet entre autres de la distinguer d’une éventuelle épouse civile du Dominator, comme la Maria de Băsescu. L’Elena de Băsescu, surnommée Udrea, est actuellement ministre du développement régional et du tourisme dans le gouvernement Boc.)}

Annoncé par un mois de rumeurs, érotisé par une série de fuites savamment orchestrées, ce remaniement intervient au moment où le PDL, parti de gouvernement créé ad hoc pour servir les intérêts de Băsescu, vient d’atteindre un minimum historique de popularité, à la veille d’une motion de censure que le gouvernement pouvait perdre, compte tenu de l’inquiétude croissante des jeunes parlementaires de la majorité qui craignent la vindicte populaire et ont besoin d’au moins une réélection pour atteindre leurs « objectifs politiques » (à savoir : 1) s’en foutre plein les fouilles, 2) s’en foutre plein les fouilles et 3)… devinez !). Sa conception et son exécution confirment à mon sens l’habileté politique de Traian Băsescu, dont le génie stratégique de couture authentiquement byzantine apparaît pleinement dans ce mouvement auquel même le Cardinal de Retz aurait probablement concédé l’attribut de finesse. J’ajouterais pour ma part : lucidité et préméditation.


Lucide, Băsescu connaît bien son électorat et a conscience de sa disparité sociologique. Le Grand Roque opéré hier lui permet d’espérer un regain de popularité dans les deux principaux sous-groupes dudit électorat :
*directement, auprès de son fan-club personnel de ruraux et d’urbains peu éduqués et peu politisés, une sociologie créolisée de bistrot et de manele (link ci-dessous vers une video électorale du maneliste Nicolae Guţa), qui retiendra principalement de cet épisode que son idole est désormais en conflit avec un premier ministre mutiné (comme deux ans auparavant avec Călin Popescu Tăriceanu) qu’il ne peut pas destituer, donc coupé des leviers du pouvoir, et par conséquent relativement peu responsable des futures erreurs de l’exécutif, condamné à en commettre quotidiennement dans un contexte économico-budgétaire de faillite d’état imminente et de grave déficit de compétence, pour cause de clientélisme généralisé.

http://www.youtube.com/watch?v=E8SQWJgkXR0&feature=related
*indirectement, auprès d’un électorat PDL à motivations socio-idéologiques : la classe moyenne hors-sol constituée d’urbains semi-doctes et « anti-communistes » qui continuent en dépit de l’évidence sensible à croire à ses slogans de « lutte contre la corruption » ; plus encline que le groupe précédent à voir la malversation, plutôt que la maladresse, à l’origine du naufrage des institutions, cette catégorie d’ex-futurs yupies bien aigris par la crise a été particulièrement sensible à la campagne de diabolisation des « barons » PDL, organisée dans un pur style maoïste par le tandem Băsescu-Udrea au cours des cinq derniers mois, campagne dont même la presse d’opposition s’est rendue inconsciemment complice en amplifiant des rumeurs probablement téléguidées sur l’opulence et la corruption des barons. Compte tenu des capacités d’auto-aveuglement surhumaines de ce groupe, que je caractériserais subjectivement comme « le plus sordide ramassis de larves décérébrées de l’histoire moderne », le remplacement d’une demi-douzaine de pantins par une demi-douzaine de pantins encore plus insignifiants aura probablement suffi à Băsescu pour gagner au moins deux mois de sursis dans l’effondrement de la popularité du gouvernement. Et il obtient cet effet sans même avoir à sacrifier sa reine : le premier ministre téléguidé Emil Boc, dont le sacrifice rituel, prévisible à l’horizon de janvier 2011, constitue une cartouche de diversion encore intacte dans son barillet.


Prévoyant, Băsescu a prémédité son coup, non seulement à partir du printemps 2010 par la mise en scène d’une scission interne entre « réformateurs » virevoltant autour d’Elena Udrea comme mouches sur leur bouse et « camp des barons », mais aussi, dès décembre 2009 (et probablement encore plus tôt), en gonflant de sa propre main la baudruche Vlădescu, dotée d’une visibilité médiatique à la mesure du surdimensionnement de son égo et de son bide, quoique parfaitement neutre d’un point de vue opératif (la politique financière du pays étant, depuis qu’il est ministre, le résultat d’un marchandage impitoyable entre Băsescu et des puissances tutélaires avançant sous le masque du FMI/Banque mondiale). Titulaire du portefeuille « cœur de cible » des finances, particulièrement sensible en période d’accroissement de la pression fiscale sur une population appauvrie et de restrictions budgétaires massives, Vlădescu était de toute façon assis sur un siège éjectable ; mais sa non-appartenance au PDL, et la mise en scène façon « secret de polichinelle » de ses accointances avec Băsescu en ont fait une cartouche à fragmentation : prima donna dans l’opéra-bouffe « punition des mauvais ministres », il sert en même temps de personnage-clé à l’épisode de politique fiction « Boc se révolte contre Băsescu » : exorcismes en série et en parallèle.

L’aspect le plus controversé – et donc probablement le mouvement le plus subtil – de ce Grand Roque concerne la réaction d’apparente déception courroucée d’Elena U, réclamant devant le parti la démission en bloc du gouvernement Boc (ou peut-être la démission en boc du gouvernement Bloc, tant les lèvres lui tremblaient).
Probablement influencé dans ce choix par la haine déclarée qu’il voue au pseudo-couple présidentiel, l’analyste Mircea Badea a proposé un scénario dans lequel Băsescu, après avoir promis à sa concubine un changement de gouvernement débouchant sur sa nomination comme premier ministre, se serait, par manque de confiance en elle, ravisé sans l’en prévenir. Même si tel était le cas, gageons que Băsescu a probablement calculé les effets de cette surprise, la « crise de nerfs » d’Elena ne pouvant que contribuer à rendre le show encore plus crédible.
Cependant, cette explication me semble hautement invraisemblable, d’abord et avant tout, parce qu’Udrea n’est probablement pas assez stupide pour vouloir occuper le fauteuil de Boc au pire moment du festival de tir forain antigouvernemental, alors qu’il est même évident que l’un des principaux gains de l’opération pour Băsescu consiste à avoir su conserver un premier ministre à jeter prochainement aux lions du mécontentement populaire. Dans ces conditions, courir le risque de réactions incontrôlées ressemble si peu aux habitudes de Băsescu qu’il me semble évident qu’Udrea est du côté de la mise en scène : instruite du scénario, elle a méticuleusement appris son rôle et contribué en connaissance de cause au succès de la scénette.

Dans un autre registre, en revanche, force m’est de donner raison à Badea : compte tenu de l’intelligence machiavélique du personnage, le degré de dépendance de Băsescu vis-à-vis d’Udrea, sa fidélité à un pion dont le sacrifice dostoïevskien (« la tentatrice immolée »), en termes de rentabilité image, dépasserait probablement toutes les autres manœuvres de diversion passées et à venir du génial prestidigitateur, laissent effectivement rêveur. Pour citer Badea : « je ne sais pas ce qu’elle fait, mais elle le fait bien ».

Da ist nun einer schon der Satan selber
Der Metzger: er! und alle andern: Kälber!
Der frechste Hund! Der schlimmste Hurentreiber!
Wer kocht ihn ab, der alle abkocht? Weiber!
Das fragt nicht, ob er will — er ist bereit.
Das ist die sexuelle Hörigkeit.

jeudi 2 septembre 2010

ABSURDISTAN – note 0 : le Farmville des Carpates


Après quelques tentatives peu convaincues, et d’ailleurs effectivement vaines, pour vendre à la presse française (et notamment à Courrier International, qui m’a poliment répondu, sans probablement mesurer l’ampleur de la vérité énoncée, que « nous n’avons aucun poste à pourvoir correspondant à votre profil ») mon expertise carpato-danubienne, dont elle n’a naturellement aucun besoin, d’une part parce que le continent France dérive à grande vitesse dans une direction opposée à celle de l’Europe, d’autre part parce ladite expertise est essentiellement fondée sur une connaissance concrète et prolongée du terrain et la maîtrise des langues locales, qualités généralement suspectes dans cette capitale mondiale de l’idéologie que reste Paris – après avoir concédé l’art à New-York et même le sexe à Budapest, un label de qualité du handjob journalistique, c’est toujours ça – j’ai finalement décidé, comme tous les autres frustrés du photocomposé périclitant, de badigeonner la toile de ladite expertise, gratis et pro malo, c'est-à-dire moins dans l’espoir de rentabilisation a posteriori qui possède la plupart desdits frustrés que pour le pur bonheur d’humilier devant un public choisi tous ces balkanologues et carpathosophes salariés de l’intelligentsia francophone, facilement reconnaissables, outre leur prononciation hypercorrecte des noms propres locaux (les seuls mots de la langue qu’ils comprennent), à une vaste collection de diplômes obtenus à au moins mille kilomètres de l’objet supputé de leurs pseudo-études et à une totale incapacité de prédiction concernant l’avenir de leur zone d’expertise.
Que les visiteurs du blog qui le fréquentaient jusqu’ici pour s’informer de diverses péripéties de ma vie privée (naturellement plus intéressante que la vie politique roumaine) ou profiter des retombées philanthropiques de mon génie gastronomique se contentent de sauter ces pages dont il reconnaîtront néanmoins que leur ennui hyperbolique, sous ma plume à moi, ne peut être qu’un symptôme univoque de l’adaequatio rei et intellectus.
Pour les autres lecteurs : dans une fidélité toute alsacienne à l’esprit de l’empirisme et en hommage à l’indéniable succès commercial de Farmville, je vous propose de construire un pays du tiers-monde proche : l’Absurdistan. Comme tous les pays, l’Absurdistan a des frontières, permettant la contrebande, et comme pour la plupart des états représentés à l’ONU, le tracé de ces frontières a pour principale justification géographique, ethnique et politique un sombre marchandage réalisé à un moment ou à un autre du siècle écoulé entre les chancelleries de Paris, Londres et Washington. Comme dans la plupart de ces états, la politique « nationale » n’a jamais (il serait plus correct, mais infiniment moins réaliste, de dire « pas encore ») dépassé le stade néo-patriarcal du pouvoir personnel à rhétorique paternaliste. Dans le rôle du mâle alpha, un « président de la république » nommé Traian Băsescu, mâle alpha dont la calvitie et le strabisme suffisent à suggérer que, sexuellement, son ethnie reste assez loin des égarements postmodernes de la métrosexualité et du decapriotisme. En dépit de divers fétiches et breloques législatives en provenance du Monde Réel (dont une « constitution » lui assignant, entre autres balivernes, un rôle diplomatique et arbitral à l’écart des luttes politiciennes), il va de soi qu’il sera, jusqu’à ce que la meute le chasse du centre de la cage (soit, en langues coloniales : « suspension », « démission », « passation de pouvoir »), le personnage principal de ces chroniques. Le centre de la cage est localement connu sous le nom de Bucarest-la-Joyeuse ; c’est en général le seul endroit d’Absurdistan connu – quoique lui aussi, plutôt par ouï-dire – des experts à qui vous devez l’essentiel de vos informations quotidiennes sur ce pays. Dans une phase ultérieure du développement de ce blog, j’introduirai des fonctionnalités ludiques vous permettant, en échangeant des matières premières virtuelles et des financements européens avec d’autres oisifs blogomanes, de doter progressivement Bucarest d’un réseau d’égouts, de construire des routes et d’électrifier des voies ferrées centenaires pour la relier aux autres villes principales du pays, d’y supprimer l’exorcisme et la violence conjugale et de déterminer au million près combien de tziganes vivent en Olténie. A terme, l’Absurdistan deviendra peu à peu un pays comme le votre, stérile et chiant, plein de féministes malbaisées, de lounges non-fumeur, d’industries chimiques et de magasins bios. Dieu merci, nous n’en sommes pas là.