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samedi 17 décembre 2011

Carpates 2011 : la foire aux passeports



Parés d’images assez divergentes – pour le meilleur comme pour le pire – dans la presse occidentale, l’homme fort de Bucarest et le nouveau premier ministre hongrois ont néanmoins un point commun peu ou mal connu à l’Ouest : une politique de grandeur nationale qui, tout en créant un potentiel de tensions entre les deux pays, a paradoxalement pour conséquence immédiate de rapprocher stratégiquement les deux leaders, jusqu’à faire d’eux des alliés objectifs.

Viktor Orbán, premier ministre en Hongrie depuis mai 2010, est surtout connu à l’Ouest du fait de campagnes polémiques lancées contre son gouvernement par de grands groupes de presse occidentaux, notamment à cause de ses initiatives (pourtant imitées aujourd’hui au plus haut niveau de l’UE) en vue de mettre à contribution le monde de la finance pour contrer les effets de la crise économique. Souvent exagérés par amalgame avec les aberrations xénophobes de l’extrême-droite hongroise (représentée au Parlement, mais non dans le gouvernement Orbán), les tendances autoritaires du régime Orbán sont indéniables, mais surmédiatisées au détriment d’autres évolutions comparables de pays de la région – notamment en Roumanie, où Train Băsescu, président de la république depuis 2004, (réélu en 2009), surtout depuis la rupture de son parti PDL avec les libéraux du PNL, présidentialise à vue d’œil le système politique, contrôle directement ou indirectement au moins 80% des médias nationaux et menace régulièrement l’indépendance (toute relative) des médias « dissidents ».
En occident, l’image médiatique de Train Băsescu comme président bonhomme et vaguement inefficace (gaffes, alcoolisme, népotisme etc.) est principalement conditionnée par le traitement médiatique superficiel de problèmes internes (pauvreté, corruption, non-accession à l’espace Schengen, etc.), et notamment de ceux qui « se déversent » dans les zones plus aisées de l’espace communautaire (problèmes des migrants tsiganes roumains, notamment en France et en Italie).
Ces constructions médiatiques, fondées sur les besoins de problématiques partisanes internes aux Etats occidentaux, cachent de nombreux aspects importants des régimes en question, notamment en matière de politique extérieure et régionale – domaine dans lequel T. Băsescu, comme on le verra ci-dessous, est loin d’être inefficace, et dans lequel les innovations déstabilisatrices du régime Orbán n’ont pas grand-chose à voir avec la question tsigane ou la liberté de la presse. Elles cachent notamment une politique de grandeur nationale, présente dans le discours électoral des deux stratèges, et dont la mise en œuvre bien avancée – se heurtant à moins de contraintes macroéconomiques que d’autres éléments de leurs programmes – restera probablement une partie essentielle de leur legs historique.

Commençons néanmoins par souligner quelques différences importantes : l’un et l’autre issus de « révolutions oranges », Băsescu et Orbán ont, depuis leurs débuts dans une opposition pro-occidentale aux régimes post-nomenclaturistes des années 1990, beaucoup évolué, en partie dans des directions opposées : tandis que T. Băsescu continue à faire de l’OTAN (pour qui son pays est d’une certaine importance stratégique) et de la russophobie (1) les piliers de sa politique extérieure, Orbán, tout en bouclant une présidence tournante exemplaire de l’UE (2), se tourne de plus en plus vers la Chine, mais aussi la Russie et l’Iran, à la recherche de partenaires susceptibles de le soutenir contre l’hostilité déclarée des régimes atlantistes. Porté au pouvoir par une vague d’indignation populaire contre la corruption et l’inefficacité du régime précédent, dominé par le Parti Socialiste Hongrois (3), il dispose – fait sans précédent dans l’histoire de la Hongrie démocratique – d’une majorité constituante des 2/3 au Parlement, et d’encore deux ans et demi de mandat pour mener à terme son programme. La légère érosion enregistrée depuis le début de 2011 dans la popularité de son parti démocrate-chrétien (FIDESZ) ne peut pas être comparée à l’effondrement de celle du PDL, sorte de « majorité présidentielle » sans réel programme politique créée par T. Băsescu (4), usé par 7 ans de pouvoir et en butte aux attaques d’une opposition déchaînée.

Ce qui, sans qu’on s’en rende réellement compte à l’Ouest, rapproche Băsescu et Orbán, c’est qu’ils appliquent l’un et l’autre, dans leur gestion du problème des populations roumaines et hongroises historiquement implantées au-delà de leurs frontières actuelles (5), la leçon apprise de Helmut Kohl. Discursivement justifiée par les thèmes nationalistes hérités des idéaux de Grande Roumanie et de Grande Hongrie (6), leur politique d’octroi de passeports roumains aux Roumains de République Moldave et de passeports hongrois aux « Hongrois de l’extérieur » (c'est-à-dire principalement à ceux de Roumanie) repose en grande partie sur un calcul politique : capitaliser électoralement sur la « reconnaissance du ventre » dont ont aussi fait preuve les Allemands d’URSS, de Roumanie et d’autres pays communistes et postcommunistes à l’égard de la CDU/CSU, qui avait permis leur migration vers la RFA (puis l’Allemagne unie). Mais, au-delà de l’idéologie et du calcul, les conséquences géopolitiques et culturelles à long terme de ces politiques restent difficiles à prévoir. Quoi qu’il en soit, la discussion de ce problème sera l’occasion d’un réexamen des données, souvent mal connues à l’Ouest, de la situation ethno-politique du Domaine Carpatique.


Panroumanisme en Moldavie

Cette politique est particulièrement problématique dans le cas moldave, où elle constitue le fer de lance d’une politique ouvertement annexionniste, dans la mesure où la République Moldave est un état roumanophone souverain où les Roumains ne peuvent pas être considérés comme une minorité. Compte tenu des nombreuses difficultés de la vie quotidienne en République de Moldavie (7) et de l’appartenance de la Roumanie à l’UE, cette politique – accompagnée par une politique relativement généreuse d’aide à l’implantation (logement, bourses universitaires etc.) en Roumanie – attire mois après mois des milliers de moldaves (8) en Roumanie – même si pour beaucoup, cette émigration n’est qu’un premier sas franchi en direction d’une installation en Europe occidentale (9). En d’autres termes : la Roumanie de T. Băsescu est actuellement l’une des principales portes ouvertes à l’immigration extracommunautaire. Paradoxalement, les leaders occidentaux préoccupés par les questions d’immigration n’en font guère mention, préférant critiquer sans aucune légitimité juridique l’afflux de tsiganes roumains (qui sont tous citoyens communautaires, et pour la plupart citoyens roumains depuis la création de la Roumanie !) (10)

Menaçant aussi à terme le statu quo politique interne de la République de Moldavie, exposée depuis longtemps à de nombreuses ingérences roumaines, la « politique moldave » de T. Băsescu se heurte aux intérêts stratégiques de la Russie, qui sous Poutine s’affirme comme le défenseur naturel des minorités russophones de Moldavie et de Transnistrie, et ne saurait tolérer l’idée d’une annexion qui se traduirait automatiquement par un nouveau déplacement de la frontière stratégique de l’OTAN en direction de ses propres frontières.


Externalisation du corps électoral

Cette politique est néanmoins « tolérée » par l’UE, où elle jouit probablement du soutien tacite du régime Orbán, lequel, en contrepartie, rencontre un minimum d’obstacles administratifs dans sa campagne de naturalisation des Hongrois de Transylvanie (11). Quoique facilitant effectivement l’émigration économique de ces derniers vers la Hongrie, cette « distribution » de passeports ne semble cependant pas devoir pour l’instant déboucher sur un exode massif (tout au plus sur une massification de l’effectif des saisonniers). Du coup, la politique de « responsabilité historique » prônée par Orbán débouche sur une reconfiguration du corps civique hongrois, dont une partie croissante est constituée de détenteurs de doubles citoyenneté (12), souvent sans domicile ni revenus fiscalisés en Hongrie. Cette situation, amplement dénoncée en Hongrie par les adversaires politiques du régime actuel, n’est cependant pas sans équivalent dans la région : le système électoral roumain, notamment, est fortement influencé par les effets du vote consulaire ou par correspondance de nombreux adultes roumains vivant et travaillant de façon quasi-permanente dans d’autres pays de l’UE (principalement Italie, Espagne et France), dont certains détiennent d’ailleurs déjà la citoyenneté (13).
Ce phénomène est aujourd’hui amplement commenté par la presse et l’opinion roumaines, marquées par « le scandale » des récentes élections présidentielles de 2009 : T. Băsescu avait alors dû sa réélection notamment au vote des Roumains de l’étranger, naturellement peu concernés par les décisions de politique fiscale et budgétaire assez impopulaires prises par le gouvernement à majorité PDL d’Emil Boc dans sa gestion de la crise économique, donc plus sensibles à l’argumentaire idéologique « anticommuniste » et grand-roumain du candidat Băsescu.
« Côté hongrois » : mus par la nécessité de fédérer leurs nouveaux électeurs extraterritoriaux, les partis politiques de Hongrie (FIDESZ en tête) se dotent en ce moment de représentations locales en Transylvanie (notamment au Pays Sicule (14)). En parallèle, la diplomatie souterraine du FIDESZ s’efforce de faire apparaître sur la scène politique minoritaire de Roumanie de nouveaux partis hongrois susceptibles de concurrencer le vieux « parti unique » de la minorité hongroise, l’UDMR, dont l’appareil est profondément hostile au régime Orbán, mais le cache plus ou moins du fait de l’énorme popularité de ce dernier dans les masses hongroises de Roumanie, notamment sicules (15).
Tout en représentant une évolution positive vers le pluralisme, ces nouveaux partis risquent fort de devenir une simple raison sociale permettant à des partis de Hongrie (et notamment au FIDESZ) d’agir directement sur la scène politique roumaine. Compte tenu des liens d’amitiés qui le lient personnellement à diverses personnalités de ces mouvements pro-FIDESZ (et notamment à l’évêque László Tőkés), T. Băsescu s’inquiète assez peu du danger qu’ils représentent pour le monopole électoral de l’UDMR, pourtant partenaire de son parti PDL dans la coalition de gouvernement actuelle.


La Transylvanie ghettoïsée

Cette situation, conjuguant ses effets de dispersion du vote hongrois de Roumanie à ceux du système de vote uninominal récemment institué par T. Băsescu, risque, à terme, d’une part de provoquer la disparition de l’UDMR (laquelle serait certes souhaitable dans un monde idéal, en raison de ses tendances hégémoniques et du haut degré de corruption qu’entraîne l’absence de concurrence), mais aussi de créer au sein de la minorité hongroise de Roumanie une profonde divergence d’intérêts entre les Hongrois (principalement sicules) des zones à peuplement hongrois majoritaire et ceux des autres zones (souvent désignés sur place comme « zones de diaspora »), notamment en Transylvanie centrale, renforçant ainsi la tendance à la concentration ethnique zonale (« fuite » de la diaspora vers les zones densément hongroises du Pays Sicule et du Partium) déjà encouragée en sous-main par le régime Ceauşescu.
Au chapitre des dangers, mentionnons aussi celui d’une contagion nationaliste créée en Roumanie par cette « inversion des rôles » survenue entre droite nationaliste et gauche post-nomenclaturiste dans leurs attitudes respectives face au « problème hongrois » : tandis que les partisans de T. Băsescu, maintenus au gouvernement par leur alliance avec l’UDMR (et prêt à collaborer encore plus étroitement avec ses éventuels successeurs en cas d’éclatement du vote hongrois de Roumanie), collaborent tacitement avec le régime Orbán, dans l’opposition « socio-libérale » la « gauche » roumaine récupère stratégiquement (16) les thèmes nationalistes et anti-hongrois hérités du national-communisme de l’ère Ceauşescu. Ce « brouillage des cartes » – s’ajoutant aux frustrations provoquées par la crise économique et à l’épineux problème sicule (17) – pourrait à terme déboucher sur une ré-aggravation des tensions interethniques en Transylvanie, lesquelles, compte tenu de la politique de « porte ouverte » du régime Orbán à l’égard des Hongrois transfrontaliers, pourrait alors provoquer une nouvelle vague de migration des Hongrois transfrontaliers vers « la Hongrie politique » (18).
Dans tous les cas, les évolutions en cours ne peuvent que contribuer à l’intensification de l’acculturation (culturelle, linguistique etc.) de la culture transylvaine-hongroise (marquée par la ruralité, les traditions communautaires et un christianisme vernaculaire à prédominance protestante) par l’identité culturelle néologique (urbaine, nationaliste et néo-catholique) des Hongrois de Hongrie.


Conclusion

Objectivement périmées, les idéologies politiques en circulation dans la zone décrite (aussi bien celle du nationalisme/irrédentisme que celle du statu quo souverainiste) occultent une problématique dont la portée dépasse celle du vieux problème des minorités nationales historiques : l’inadéquation croissante des cadres politiques de l’Etat-nation centralisé à la réalité socio-économique créée par la révolution des transports, la globalisation et la micro-globalisation européenne.
Indépendamment de la couleur politique des régimes en place, en l’absence de structures fédérales internes et transfrontalières efficaces, les structures de l’Etat-nation, particulièrement inadaptées à la réalité anthropologique de la région, continueront à produire leurs effets bien connus d’échanges de population, de ghettoïsation de minorités et d’accroissement des tensions entre ethnies et nations voisines. Un changement de paradigme semble être la seule alternative crédible à une paix viciée pouvant assez vite déboucher sur des situations conflictuelles.

(1) curieusement amalgamée à l’anticommunisme en méconnaissance totale et volontaire du virage poutinien ; cette contradiction est particulièrement sensible en Hongrie, où la manie anti-communiste du nouveau régime (qui prétend ignorer le caractère profondément antimarxiste de l’ancien, évident en dépit de l’adjectif « socialiste » apparaissant dans le sigle « MSZP ») l’a amené à débaptiser la célèbre Place de Moscou, au centre de Budapest – fait d’autant plus paradoxal que Budapest entretient de bien meilleures relations avec Moscou que Bucarest ou Prague…
(2) Presque unanimement reconnue comme telle, en dépit « d’interférences » créées par l’activisme de certains europarlementaires (notamment socialistes et verts) contre certains aspects de la politique intérieure du FIDESZ (aspects que ces mêmes critiques ont néanmoins dénoncés entre autres comme étant « en contradiction » avec sa gestion de la présidence tournante, validant ainsi implicitement l’opinion majoritaire), cf. http://www.europarl.europa.eu/news/fr/pressroom/content/20110701IPR23193/html/Le-Parlement-d%C3%A9bat-du-bilan-de-la-pr%C3%A9sidence-hongroise-avec-le-Premier-ministre
(3) Lequel, comme la plupart des partis nominalement socio-démocrates issus des anciennes nomenclatures des régimes à parti unique d’Europe Centrale, appliquait avec férocité les recettes néolibérales de gestion de la crise – avec leur résultat désormais bien connu : détresse sociale et aggravation du mal.
(4) Tandis que le FIDESZ, avec l’essentiel de son personnel actuel, apparaît dès 1988 sous la forme d’un mouvement de jeunesse contestataire, et n’a toléré que relativement peu d’entrisme en provenance des élites gouvernementales post-nomenclaturistes de l’avant-1998, le PDL n’apparaît en tant que tel qu’en 2007, pendant la troisième année du premier mandat présidentiel de Băsescu ; il est issu du PD, qui est lui-même l’un des produits de l’éclatement en 1992 du Front de Salut National, c’est-à-dire de l’élite nomenclaturiste qui a orchestré le putsch anti-Ceauşescu (mé)connu sous le nom de « Révolution Roumaine de 1989 ».
(5) Pour mémoire : totalisant un million et demi de personnes, la minorité magyarophone de Roumanie (principalement présente en Transylvanie) constitue depuis 1918 la plus nombreuse des minorités nationales européennes en dehors de l’ancien espace soviétique ; il semble en revanche scientifiquement impossible de considérer les roumanophone de République de Moldavie comme une minorité nationale, dans la mesure où, au recensement de 2006, plus de 65% des 4,3 millions de citoyens moldaves déclaraient avoir pour langue maternelle le roumain (que beaucoup choisissent néanmoins d’appeler « moldave », par souci d’indépendance), qui est aussi la seule langue officielle de l’Etat, en dépit de la présence d’une énorme minorité slave (russe et ukrainienne) dépassant le million. Sinon, il faudrait aussi considérer les germanophones d’Autriche ou de Suisse (majoritaires dans leurs Etats respectifs) comme une « minorité nationale » allemande…
(6) Que cependant personne ne songe sérieusement à réaliser sous forme d’expansion territoriale armée, ne serait-ce que parce que les deux pays manquent depuis longtemps d’armées à la mesure de telles tâches et d’une culture de belligérance rendant les conséquences de telles entreprises socialement acceptables au-delà de la rhétorique nationaliste des périodes électorales.
(7) Pauvreté, désorganisation, corruption et autres maux qu’une frange de la population (incluant paradoxalement beaucoup de russophones urbains pro-occidentaux) interprète à tort ou à raison comme une conséquence de la non-intégration du pays dans l’UE.
(8) Qui parlent tous (aussi) roumain et se déclarent tous roumanophones, même si certains sont de facto issus de familles russes, comme leur accent le laisse très facilement supposer (observation personnelle réalisée sur d’assez amples effectifs d’étudiants d’origine moldave pendant mes deux semestres d’enseignement du français à l’Université Babeş-Bolyai de Cluj).
(9) Il n’existe à ma connaissance aucune statistique permettant d’établir la proportion de moldaves parmi les citoyens roumains s’établissant dans d’autres pays de l’UE (étant donné qu’après obtention de la citoyenneté roumaine, leur ethnicité moldave devient, du point de vue des Occidentaux, une caractéristique personnelle, relevant de la vie privée), mais il suffit de savoir que le taux migratoire net de la République de Moldavie est de -25%, que la plupart des migrants roumanophones (qui représentent plus de 60% de la population totale) émigrent d’abord en Roumanie (les slavophones étant aussi attirés par l’espace postsoviétique) pour se faire une idée de l’ordre de grandeur : en aucun cas inférieur à 30% de l’effectif migratoire, soit au moins des dizaines de milliers de personnes depuis la mise en place de cette politique, et potentiellement (à terme) plus de 100 000, auxquelles s’ajoutent les migrants clandestins (résidant officiellement en Roumanie, mais travaillant illégalement à l’Ouest).
(10) La presse occidentale a certes attiré l’attention sur cet « élargissement clandestion de l’UE » (notamment ici : http://www.presseurop.eu/fr/content/article/294881-moldavie-l-elargissement-clandestin), mais en négligeant d’analyser les motivations et les conséquences internes du phénomène en Roumanie même, à savoir d’une part le calcul électoral sous-jacent (Train Băsescu sachant par ailleurs pertinemment qu’il n’a pas les moyens diplomatiques – et encore moins militaires – nécessaires pour faire fi du véto russe contre une éventuelle annexion de la Moldavie), d’autre part la reprise de facto de la politique de roumanisation (initiée par N. Ceauşescu) de zones ethniquement hongroises ou mixtes (et notamment des grandes villes de Transylvanie, zones de relative prospérité économique qui attirent naturellement les migrants).
(11) Concrètement, il s’agit des mesures de « simplification de la procédure de naturalisation » dans le cas des « hongrois de l’extérieur » (catégorie souvent dénoncée comme reposant sur une discrimination ethnique, bien que les critères officiels soient 1) d’avoir des ancêtres ayant détenu la citoyenneté hongroise et 2) la maîtrise de la langue hongroise) ; la procédure concrète n’étant mise en œuvre – au moment où j’écris – que depuis moins d’un an, il est encore difficile de chiffrer ses résultats avec précision ; vivant parmi les hongrois de Transylvanie, j’estime que plus de 40% d’entre eux (et plus de 60% des Sicules) ont obtenu ou demandé, ou vont prochainement demander la double citoyenneté, soit, à terme, au moins un demi-million de personnes (principalement jeunes et urbaines ; chez les jeunes diplômés sicules sans CDI et/ou candidats à une émigration économique, la proportion dépasse probablement les 80%). Remarquons qu’en dépit de protestations de pure forme destinées à contrecarrer la campagne ultranationaliste de l’opposition… socio-libérale, le régime Băsescu, au contraire du gouvernent nationaliste slovaque qui menace de priver les candidats à la citoyenneté hongroise de leur passeport slovaque, n’a rien fait pour dissuader ses citoyens ethniquement roumains d’accepter l’offre de Budapest.
(12) L’effectif des « nouveaux citoyens », qui ont presque tous la majorité électorale, pourrait à terme (en 2013 ?) friser (toutes provenances confondue : Roumanie, Slovaquie, Serbie, Ukraine, Croatie…) le million, soit près de 1/8ième (et quoi qu’il en soit plus de 10%) du corps électoral hongrois de 2006.
(13) Aux dernières élections présidentielles (novembre 2009), le MAE roumain annonçait près de 100 000 votes aux sections consulaires, auxquels il convient d’ajouter le vote par correspondance et celui des roumains résidant à l’étranger mais inscrits sur des listes nationales et présents sur le territoire le jour des élections (très difficile à préciser – voire impossible dans le cas de ceux qui résident officiellement en Roumanie mais passent le plus clair de leur temps en Occident, où ils travaillent illégalement) ; il s’agit donc certainement d’un nombre à six chiffres, qui peut paraître raisonnable au vu de la population roumaine (presque 22 millions d’après le recensement de cette année), mais revêt une importance stratégique, compte tenu du relatif éclatement du vote roumain (fin 2009, T. Băsescu a été réélu avec moins de 70 000 bulletins d’avance sur son rival du PSD), lui-même dû en partie à la diversité ethnique interne du pays, l’énorme majorité des 6% de citoyens ethniquement hongrois votant systématiquement pour le parti hongrois UDMR dans tous les scrutins où il est représenté (y compris au premier tour des présidentielles).
(14) Sur les 41 départements qui constituent (jusqu’à une réforme annoncée comme imminente) la structure administrative de la Roumanie, 16 sont « transylvains » au sens large (incluant le Banat) ; ces 16 départements sont les seuls dans lesquels la proportion ethnique (linguistique) hongroise dépasse le seuil de 1%, et où des candidats de partis hongrois ont par conséquents des chances de victoire au moins à l’échelle municipale. Mais même en Transylvanie, la répartition territoriale de la minorité hongroise (19% de la population transylvaine d’après des chiffres datant de 2002) est très inégale : ils sont majoritaires (et même largement majoritaires, à plus de 70%) dans les deux départements sicules de Hargita et Covasna (situés au centre de la Roumanie actuelle, sans aucune continuité territoriale avec les autres bassins de peuplement hongrois majoritaire de la région), et minoritaires partout ailleurs, mais là encore, de façon non uniforme : plus de 39% dans le département de Mureş, dont l’Est relève historiquement du Pays Sicule (ou plus exactement : des « sièges » de droit sicule dans l’organisation territoriale de la Couronne de Hongrie), plus de 35% et presque 26% dans les département de Satu-Mare et Bihor (frontaliers de la Hongrie actuelle, et constituant ensemble l’unité territoriale historique connue en hongrois sous le nom de Partium), mais moins de 20% partout ailleurs.
(15) Ces affirmations sont le résultat d’observations personnelles réalisées sur place à partir de 2001. Un des moments-clés de cette diplomatie transylvaine informelle des partis nationalistes (hongrois, hongrois de Roumanie et roumains) est, chaque année – mais surtout depuis l’arrivée au pouvoir de V. Orbán – la période des écoles et festivals d’été magyarophones organisés (fin juillet et début août) au Pays Sicule, et notamment le festival musical d’une semaine organisé aux alentours de la station thermale de Tuşnad, dont le temps fort politique est la visite – souvent simultanée – de T. Băsescu, V. Orbán, Béla Markó (président du parti hongrois de Roumanie UDMR de 1993 jusqu’à janvier 2011) et son rival László Tőkés (principale personnalité susceptible de fédérer au sein de la minorité hongroise l’opposition nationaliste au monopole de l’UDMR).
(16) Comprendre : sans grande sincérité en ce qui concerne les élites, mais avec un réel écho dans les couches les plus âgées et les moins éduquées de la population ethniquement roumaine, qui composent une grande partie de l’électorat PSD.
(17) Majoritaires à plus de 80% en moyenne sur le territoire historique des sièges sicules médiévaux (c’est-à-dire, sur la carte administrative roumaine, deux départements transylvains et la moitié d’une troisième), les magyarophones sicules, bien qu’utilisant le hongrois standard comme langue littéraire et scolaires, conservent des dialectes fortement typés, et un profil culturel agraire/communautariste assez différent de celui des Hongrois de Hongrie et de Transylvanie centrale. L’opinion sicule est majoritairement favorable à la reconquête de l’autonomie dont jouissait historiquement leur région au sein de la Couronne de Hongrie. En général, les élites politiques sicules parviennent à faire accepter à leur base l’inclusion de cet objectif dans les négociations de plus large envergures menées entre l’UDMR et les partis roumains, ou plus récemment entre la Hongrie sous gouvernement FIDESZ et ses voisins/cohéritiers des territoires de la Hongrie historique. Mais tout retard ou recul dans ces négociations est susceptible de renforcer chez les Sicules – peuple culturellement fort combatif – la tentation d’une action unilatérale.
(18) Pour employer le nom assez parlant que donnent beaucoup de Hongrois, des deux côtés de la frontière, à l’Etat hongrois dans ses limites post-1918.

samedi 25 septembre 2010

ABSURDISTAN – note 3 : La Pyramide du Peuple



Au contraire du Château de Peleş, dont l’ornementation rococo-médiévale d’inspiration sécession renaissante a (je l’espère) pour principale finalité de créer une illusion de grandeur autour de cette bicoque à peine plus monumentale que certains Taj-Mahal tsiganes de la banlieue de Huedin, le Palais du Peuple, édifice administratif civil le plus grand du monde, est de prime abord, tel que je l’aperçois en perspective depuis l’une des avenues dithyrambiques qui y mènent, victime d’un effet de réduction. Ce n’est qu’au-delà du premier check point, en arrivant « au pied du bâtiment » – c’est -à-dire quelque-part au milieu de la steppe aride, imparfaitement transformée en parking pour quelques dizaines de milliers de véhicules, qui sépare le mur d’enceinte du bâtiment lui-même – que je deviens conscient d’être sur le point de pénétrer dans la seule pyramide visible sur le sol de l’Union Européenne.

Son nom officiel au cours de « l’âge d’or » autoproclamé de Nicolae Ceauşescu était la « Maison du Peuple » ; ses assassins et héritiers, autoproclamés « régime de la transition démocratique », l’ont rebaptisée « Palais du Parlement », sous prétexte qu’il héberge, outre un stade de foot souterrain, le musée national d’art contemporain, un restaurant avec piscine et autres expositions permanentes et temporaires, le sénat et la chambre des députés ; cependant, comme l’immeuble ressemble presque autant à une « maison » que la pyramide de Chéops (qu’elle dépasse de 2% en volume total), et évoque à peu près autant le parlementarisme que Pyongyang, qui a fourni à l’architecte Anca Petrescu le modèle de ce quartier néologique, on l’entend parfois appeler Palais du Peuple, dénomination plus proche du réel, mais qui reste franchement euphémistique pour désigner cette construction typiquement théocratique, où l’on devine bien, même sans la moindre notion d’histoire, que le « Peuple » n’y a sa place qu’à l’état de déité éponyme, prêtant comme Quetzalcóatl son nom au Grand Prêtre destiné à être de iure le seul occupant mortel des lieux : la Pyramide du Peuple.

Le tremblement de terre de 1977, tout en préparant la voie aux bulldozers de Ceauşescu, avait rappelé le risque sismique élevé de la zone de Bucarest. Subséquemment, la Pyramide du Peuple a sciemment été construite sur un bloc rocheux connu sous le nom de Colline de l’Arsenal ; une fois le peu d’humus qui pouvait encore la couvrir enterré sous les décombres des 7km² de vieux quartiers rasés pour faire place à l’inspiration nord-coréenne d’Anca Petrescu, le Chéops bsurde disposait enfin d’un véritable désert pour entourer sa pyramide néoclassique monochrome. Les rares tentatives, dérisoires et tardives, de réintroduction du règne végétal dans cet arrondissement de la lune sont donc naturellement restées vaines. Faut-il vraiment le déplorer ? En termes d’effet optique, à moins de planter exclusivement des séquoias à feuilles d’If et des eucalyptus géants, elles auraient a priori débouché sur la formation d’une sorte de lichen pitoyable sur les rebords inférieurs du colosse, d’une lèpre cellulaire à l’image de cet autre parasite disgracieux dont la présence, certes rare et contingentée, perturbe l’harmonie létale de cet espace galactique : l’homme.

A l’intérieur, au bout d’un petit vestibule un peu trop petit pour l’organisation de matchs de rugby, nous sommes reçus par une grande brune servie sur talons aiguille, en mini-jupe et décolleté vertigineux, que des mensurations de top-modèle, son bronzage intégral surhumain et sa coiffure à trois chiffres permettent d’identifier d’emblée comme une assistante parlementaire. Dès les présentations, comme sous l’effet d’un interrupteur invisible, elle se branche tout naturellement en mode « British Council ». D’abord tenté par ce rôle improbable dans un James Bond apocryphe mis en scène par Rocco Sifredi, je me rends assez vite à l’évidence que nous parlons tous deux mieux le hongrois que l’anglais, et interromps la procédure. Déstabilisée, la brune s’excuse bruyamment : « elle me croyait étranger » ; je suis effectivement étranger, réponds-je avec une certaine méchanceté, car relativement conscient de provoquer ni vu ni connu l’effondrement de la cosmologie à base d’insiders roumanophones et d’outsiders anglophones implantée dans son cerveau sicule dès le début de son ascension politico-sociale dans cette « capitale francophone ».

Elle est habilitée à me montrer le Sénat, institution malaimée du régime unicaméraliste de Traian B., où j’aurais probablement eu accès même avec une barbe, un turban et un AK47 dans chaque main, à condition de m’engager à ne laisser personne vivant à l’intérieur, plus quelques couloirs, paliers et antichambres sans réelle importance, d’une dimension moyenne proche de celle de mon village de Kalotaszeg, hors colline tsigane. Au sénat, le seul visage un tant soit peu familier est celui du président, Mircea Geoana, candidat malheureux aux dernières naumachies présidentielles et actuellement mis en minorité au sein de son propre Parti Social Démocrate. "Depuis la dernière tentative de destitution orchestrée par Băsescu, m’explique la nymphe parlementaire avec un vague amusement, il n’ose plus rater une seule séance. " L’espace d’un instant, en me remémorant les insupportables bigoteries nationalistes de cet énarque balkanique en fin de campagne désespérée, je regrette de ne pas avoir de jumelles de théâtre pour regarder les mains de cet histrion aux abois crispées sur un accoudoir empire.

Pour accéder à la Chambre des Députés, l’intercession hyperphéromonée de la walkyougrie ne suffit plus : le détachement passe sous la direction d’un « officier du protocole », cinquantenaire moustachu et musclé que je ne soupçonne pas un instant d’avoir fait l’école hôtelière, et encore moins de ne pas être officier. Depuis la galerie de l’hémicycle, au bas duquel une cinquantaine de cinquantenaires en pleine possession de leurs capacités de sommeil débattent âprement d’une loi sur la protection des handicapés, je reconnais Toader, camarade de promotion de la rue d’Ulm qui, n’ayant pas eu comme moi la chance de devenir imprésario d’orchestres tsiganes, doit gagner sa vie dans des compagnies nettement plus douteuses, apparaissant notamment affublé du portefeuille de la culture dans tel ou tel gouvernement Boc. Il se frotte lentement la barbiche, visiblement préoccupé, outre le sort des handicapés roumains, par l’état d’avancement des travaux de réparation du système de climatisation, qu’on pourrait néanmoins aussi considérer comme des travaux d’installation, étant donné qu’il n’a jamais fonctionné.

Tout en dénonçant, avec une délectation masochiste mal camouflée en indignation démocratique, le coût exorbitant de l’ouvrage pour l’économie de l’Absurdistan (estimé en 2006 à 3 milliards d’euros, et sans doute sous-estimé du fait de l’emploi massif du travail militaire et forcé), les indigènes, toutes ethnies confondues, restent massivement fiers de ce monument élevé à leur incapacité foncière à produire dans tout autre cadre politique que celui de la dictature orientale ; à l’instar de ma guide hongroise et du « roumain protocolaire », la page correspondante du Wikipedia roumain aligne avec orgueil les chiffres et les records : 86m d’altitude et 92m de profondeur (dans la cité fondée par Vlad Ţepeş, il semble difficile d’oublier que la véritable majorité humaine se trouve toujours sous le sol – d’où l’on continue par ici d’ailleurs assez souvent à voter), 7000 tonnes d’acier et 1 000 000 m3 de marbre (oxymore architectural à l’image de ces pseudo-césars pravoslavolatins en uniforme soviétique), 200 architectes et 20 000 ouvriers travaillant aux 3/8… Le communisme s’identifiant dans cette partie du monde au triomphe tardif et péremptoire du système métrique dans un hinterland agraire à base d’aunes, de pouces et de toises, le descriptif de la pyramide finit tout naturellement par ressembler à ces menus de restaurants provinciaux et/ou populaires de l’Absurdistan, ensevelissant leur maigre poésie gastronymique sous le grammage exact et détaillé des viandes, sauces et garnitures (voir illustration en provenance de Buşteni). Ils reproduisent ainsi avec une fidélité clo(w)nesque la manie quantitative de leur programmateur suprême, qui avait intégré au cahier des charges la nécessité métaphysique de voir depuis son balcon impérial une avenue plus longue que les Champs Elysées, et imposé la valeur exacte de la surface au sol du bâtiment, obtenue au moyen d’un calcul cabalistique intégrant la longévité prévisionnelle du bâtiment : 1000 ans, comme d’habitude…

Au bout du compte le savetier-démiurge est mort d’une rafale de mitraillette dans le dos sept ans après le début des travaux de construction de sa pyramide millénaire ; encore de son vivant, il avait dû renoncer à prononcer ses discours sur le balcon impérial, d’où son visage n’était pas reconnaissable depuis l’esplanade au-delà de l’enceinte extérieure, où son peuple, massé, attendait la bonne parole. Ceauşescu avait dû faire construire en catastrophe un petit bastion-tribune à la hauteur du portail extérieur, et c’est deux ans après sa mort, à l’âge de la sonorisation et de l’écran géant, que le conducător américain Michael Jackson, lors de son premier passage à Bucarest-la-joyeuse, inaugure le balcon sur ces mots restés célèbres : Hi, Budapest !

C’est vers la fin de la visite qu’une date d’achèvement mentionnée en passant m’amène soudain à comprendre que l’ensemble des travaux d’aménagement intérieurs de ce monument paroxystique de « l’odieuse dictature communiste » … ont été poursuivis et finalisés, sans aucune inflexion stylistique, par « le nouveau pouvoir démocratique » des années 1990 ! On a même mis une dernière main à ces escaliers-cul-de-sac s’élevant au bout de tel ou tel couloir jusqu’à un palier ne débouchant sur rien, un anti-palier suspendu avec sa balustrade, comme une terrasse, à une vingtaine de mètres du sol, dans l’intention nettement affichée de rendre tangible et visible le concept de « dépense somptuaire ». Pendant que l’UE s’engageait dans ses premières négociations d’intégration avec cette « jeune démocratie de l’Est », des paysannes démocratiquement réquisitionnées finissaient sur place la couture de tapis trop étendus pour être transportables en une seule pièce. Il était d’ailleurs grand temps : c’est sur l’un de ces tapis qu’a été signé en 2004 le traité d’adhésion de la Roumanie à l’OTAN.

Pourtant, tout n’est pas resté en l’état : l’Absurdistan étant, après la chute de « l’odieuse dictature communiste » entré dans un processus d’involution technologique, plus personne ne sait à l’heure actuelle comment démonter, ni donc nettoyer, les milliers de lustres (« totalisant 3500 tonnes de cristal ») qui, trente mètres au-dessus de nos têtes, mesurent en couches de poussière le temps écoulé depuis le début de cet entre-deux-dictatures en voie d’achèvement. A l’arrivée de notre premier ascenseur, je perçois un autre signe du changement de régime dans la chaise concédée aux liftières, sur laquelle elles ont le droit, pendant leurs intervalles d’oisiveté, c'est-à-dire en permanence, de tricoter et de lire des tabloïdes et autres livres de prières, tout en bavardant gaiement avec « les habitués ». Elles sont les seules femelles de plus de trente-cinq ans visibles dans cette dimension hyperdépliée, et naturellement les seules à présenter des signes d’obésité et d’ignorance critique des bienfaits du solarium. Les hommes aussi, « élus », « nommés », « journalistes » et autres agents des services secrets, semblent constituer un isolat biologique de bruns trapus et ventripotents en état de complicité esthétique avec le cliché cinématographique anglo-saxon de l’assassin bulgare.

En contexte, dans l’idiosyncrasie de ce microcosme, on serait donc plutôt incité à considérer les liftières comme une sorte de troisième sexe, a priori dominant, comme dans tout le reste de l’Absurdistan, étant donné que ce sont elles qui conduisent les deux autres sexes vers les restaurants, piscines et saunas interdits des étages inférieurs voire, qui sait, vers ces derniers étages supérieurs et inférieurs auxquels même le moustachu protocolaire – qui connaît pourtant les tunnels menant d’ici au palais présidentiel et sait quelles verrières peuvent se soulever pour permettre l’atterrissage d’un hélicoptère dans tel ou tel hémicycle – prétend ne pas avoir accès. Peut-être qu’en réalité, personne n’y a accès. Peut-être que quelqu’un y vit ; ou du moins, s’y réveille au coucher du soleil…

mercredi 8 septembre 2010

ABSURDISTAN – note 2 : coulisses du Show-Rom


Apprendre le roumain, en dépit d’une relative facilité pour les francophones, est un exercice ingrat. Côté dépenses, la langue étant mal fixée, on glisse constamment du vulgaire au livresque et retour, sans jamais pouvoir compter sur l’aide des natifs, qui dans leur immense majorité sont convaincus de mal parler, et se contentent d’ailleurs généralement de comprendre 50% de tout ce qu’on leur dit – et vu ce qu’on leur dit en général, c’est presque trop. Retour sur investissement : vu l’effroyable dynamisme économique des territoires de parlance de cette belle langue (soit essentiellement : Absurdistan et République Moldave), pour vos enfants, je recommanderais plutôt le chinois.


Mais depuis le début du show-rom (variante politique du showroom) de Nicu Sarkozy, je rentabilise enfin mon investissement. Autant la version doublée frantzouse oscille entre le pompier et le kitsch, autant cette tragifarce camp devient, vu d’Absurdistan et en VO, d’un comique limite brechtien. Pendant que, dans la zone mutante, les indignés professionnels ou pavloviens de la gauche compassionnelle convoquent une fois de plus toute leur fantasmagorie épihitlérienne au secours d’une vacance durable du concept, je regarde à la télé bsurde les victimes de ces « rafles » débarquer à l’aéroport de Bucarest-la-joyeuse. Certains, mieux informés des usages télévisuels modernes, se couvrent le visage avec le veston Nike constituant le haut de leur costume populaire, d’autres vont au-devant des caméras avec l’histrionisme inné de leur peuple, pour dire avec fierté combien ils ont touché pour monter dans l’avion (c'est-à-dire, vu d’Absurdistan, un joli paquet), et quand ils comptent retourner en France (c'est-à-dire très bientôt) ; habitués à ne pas chercher de sens dans la phénoménologie timbrée du monde gajo, ils ne s’étonnent même pas de ce bref contretemps, et n’ont pas le moindre mot de reproche à l’égard de la France. On finirait presque par les soupçonner de vouloir rendre service à leur lointain cousin Sárközy, qui a fait une si belle carrière « de l’autre côté », comme on dit par ici. Aux journalistes bsurdes qui, avec la vraie-fausse naïveté des classes moyennes hors-sol du Tiers Monde, leur demandent pourquoi ils refusent de rester en Absurdistan (comme si ça constituait un devoir civique…), ils répondent au contraire on ne peut plus pragmatiquement qu’ils préfèrent les pays dotés d’écoles et d’hôpitaux – surprenante opinion d’ailleurs largement partagée par leurs compatriotes à épiderme moins foncé qui, chaque années, par dizaines de milliers, votent avec leur pieds contre le pays de (C)VCVscu (structure syllabique de la dictature bsurde : Ceauşescu, Iliescu, Băsescu), pour ces contre-candidats de facto que sont Madrid, Milan, Barcelone, Lyon, Valence, Strasbourg… En gros, la proportion de tziganes dans cet exode massif ne doit pas dépasser le tiers, et divers cas de mendicité roumaine non-tzigane en France m’ont été signalés par des roumains, qui a priori savent de quoi ils parlent.
Mais les foudres de l’une et indivisible, bien emmerdée avec son chômage massif, se dirigent semble-t-il exclusivement sur le tiers foncé, peut-être dans l’espoir de faire oublier qu’ils sont eux aussi citoyens du même état, et DONC de l’Union Européenne, vache à fric de l’agriculture et de l’industrie française, où la Roumanie doit d’ailleurs en grande partie sa place à la pression d’une France bien trop sensible au sex appeal du gros marché Elf Aquitaine et au lobbying discret de l’OTAN pour se souvenir, à l’époque, de ce petit million de tziganes auquel elle accordait par la même occasion le DROIT de séjourner sur son sol. Ce qui rappelle l’attitude de la France, complice faux-cul de toutes les vagues génocidaires, face à une autre minorité trop visible, quand toute la hargne antisémite de la bourgeoisie des années 30 s’abattait en apparence sur ces pouilleux de juifs polonais, à ne pas confondre avec le fringant israélite français. A quand le passeport roumain amélioré, avec certificat anthropométrique de blancheur délivré par la patrie des droits de l’homme ?

Le même jour, la version électronique de La Dépêche m’apprend (http://www.ladepeche.fr/article/2010/09/05/900400-La-saucissonnade-republicaine-tourne-au-vinaigre.html) qu’à Toulouse, on a aujourd’hui besoin d’un cordon de CRS pour manger du saucisson et s’opposer à l’Islam en public. Commentaire d’une « jeune militante » venue « contre-manifester » : « Ces gens-là n'ont pas à se rassembler! » Tout l’esprit des lumières. Voilà donc l’erreur des tziganes : être chrétiens, riches de cinq siècles d’histoire européenne, et généralement peu violents. S’ils étaient dix millions, musulmans et vindicatifs, Sarko l’intrépide se reporterait vraisemblablement sur une autre minorité visible pour requinquer son aile droite. Lequel Sarko a compris qu’électoralement, dans un contexte de débâcle financière et économique (dont il n’est certes pas plus responsable que ses soi-disant opposants…), la bataille au centre est perdue d’avance pour lui. Et que, pour s’auto-déborder à droite, il faut bien qu’à défaut de proie, il jette un leurre en pâture aux chiens d’une grogne populaire par ailleurs rigoureusement muselée.
Occasion en or, pour une gauche également vendue corps et âme à la racaille financière, et subséquemment tout aussi dénuée de solutions face à la crise, d’entonner, à défaut de discours articulé, une logorrhée compassionnelle qui parachève l’oblitération du seul enjeu réel de cette pénible affaire, à savoir que si les expulsions sont intolérables, ce n’est pas parce qu’elles « persécutent des misérables » (au contraire : certains se débrouillent si bien en France que même leur cachet dans ce mauvais opéra-bouffe se solde, compte tenu de la perte de temps, par un léger manque à gagner pour « leur petite entreprise »), mais parce que leur illégalité dépasse en gravité la violation de lois françaises, étant donné qu’elle constitue une VIOLATION D’UN TRAITE INTERNATIONAL ratifié par la France – tout le contraire, donc, de ce que François Rebsamen, voyou-maire de Dijon et célèbre organisateur de buffets halal (http://www.ripostelaique.com/Comment-peut-on-accepter-la-viande.html) appelle curieusement « reconduire à la frontière des étrangers en situation irrégulière » (http://www.leparisien.fr/politique/francois-rebsamen-les-maires-ont-raison-d-expulser-les-roms-03-09-2010-1053237.php), « reconduction » contre laquelle son propre parti appelle néanmoins à manifester. Il s’agit … du PS.


Rien dans tout cela, cependant, qui soit de nature à surprendre les intéressés, citoyens d’Absurdistan, où le dominator Băsescu assoit tantôt sa popularité sur des répliques du style « tzigane puante » (prononcé – circonstance atténuante – à l’encontre d’une journaliste), tantôt, compte tenu de l’importance démographique, donc électorale de la minorité tzigane, sur sa présence dansante, alcoolisée et télévisée aux fêtes familiales de tel ou tel magnat tzigane. Ici et là, même duplicité insolente de la voyoucratie du continent Titanic. Reconnaissons à la variante roumaine, dans sa bonhommie agraire, un vague supplément d’âme par rapport à son équivalent mutant. Et d’ailleurs, une fois n’est pas coutume, Teodor Baconsky, étoile montante de la droite intellectuelle et chef de la diplomatie bsurde, s’est conduit presque dignement face aux affronts français, en osant rappeler à big brother que les basanés indésirables en question étaient citoyens roumains, donc communautaires – audace bien insolite dans cette colonie virtuelle, peut-être due à la semi-lucidité du pouvoir orange (qui se rend bien compte que l’UE, dans sa forme actuelle, appartient au passé, mais s’imagine pouvoir compenser son parachutage imminent en convolant en secondes noces avec une superpuissance américaine encore plus périmée…), mais que l’honnête homme, en tout état de cause, se doit de saluer.

RAPPELS :
* A part quelques moldaves importés sous Băsescu l’orange pour des raisons tout aussi électorales, la Roumanie n’a pratiquement intégré aucun élément externe dans l’UE par voie de naturalisation, alors que la France, membre fondateur, est sans aucun doute le plus gros importateur européen de musulmans africains par tête d’habitant.

* Je refuse sciemment l’emploi du terme « rom », produit de la political correctness, qui est de plus inexact, les tziganes étant dans la plupart des contextes actuels envisagés dans une perspective socioculturelle, et non strictement linguistique ; or, du fait d’acculturations anciennes (ex. : tziganes roumanophones du Sud de la Hongrie) ou récentes, une grande partie des personnes subjectivement et objectivement caractérisées par l’identité tzigane ne sont pas locutrices de la langue romani.

dimanche 5 septembre 2010

fără număr: Pour un bolivarisme carpatique


A Jean Ziegler et François Bréda



L’idée d’analyser la situation et les perspectives socioéconomiques et politiques des périphéries de l’Europe au moyen des instruments conceptuels créés par l’histoire du colonialisme (cf. Jean Ziegler, avant tout La Victoire des vaincus) ne devrait plus choquer personne. En dehors des marges allogènes de quelques grands états (généralement suffisamment féroces pour que plus personne n’ose les nommer colonies…), comme le Kurdistan « turc », le monde actuel ne connaît presque plus de colonies dans le sens classique du terme. Néanmoins, la problématique de la colonisation, ou, pour le dire vite, d’une institutionnalisation régionale de la prédation sociale, demeure. Les leçons amères du post-colonialisme (notamment africain) ont amplement démontré que l’absence de souveraineté étatique n’est que l’aspect le plus superficiel, facultatif (voire contre-productif) d’une structure coloniale. Tout comme, dans les termes de Debord, le « spectacle diffus » du capitalisme est plus efficace que le « spectacle concentré » du communisme, le colonialisme diffus des situations mensongèrement dites « postcoloniales » est l’instrument d’une aliénation bien plus profonde que celle qui se déroulait sous l’égide du colonialisme concentré, ou colonialisme de conquête, condamné à s’effacer dès qu’il a créé les prémisses du colonialisme diffus.
En Europe du Sud-est, cette approche revêt même une familiarité trompeuse, du fait de la rhétorique nettement anticoloniale utilisée par les petits nationalismes balkaniques au cours de leurs luttes séparatistes avec les empires qui se sont partagé cette région jusqu’au début du XXe siècle. Ces dominations coloniales ayant pris fin au cours du XXe siècle, cette dialectique de prédation et de dépendance devrait relever du passé. En réalité, c’est naturellement l’inverse qui se produit : en termes socioculturels, comme en Afrique après 1945, l’arriération de l’Europe du Sud-est s’accélère à partir de l’enclenchement du processus (1848-1918) d’accession de ses sous-ensembles à la souveraineté nationale.
Ici, c’est même la glorieuse « construction européenne » (ou « élargissement de l’UE ») – et son corollaire militaire : l’OTAN – qui finissent par fonctionner comme un des meilleurs instruments de colonisation découverts à ce jour. Rétrospectivement, il apparaît que, dans cette partie du monde restée essentiellement rurale jusqu’à la première moitié du XXe siècle, les dictatures communistes ont joué le rôle brutal et ingrat généralement réservé (par exemple en Afrique) à la phase du colonialisme concentré : déstabilisation des sociétés traditionnelles, imposition du paradigme culturel urbain, de la prépondérance de l’économie monétaire, création de marchés nationaux et industrialisation. De ce point de vue, les nouveaux maîtres de l’Europe du Sud-est, même s’ils s’en cachent bien, peuvent être reconnaissants à Joseph Staline : grâce à lui, non seulement ils peuvent, depuis 1990, traiter la Roumanie et la Bulgarie comme le Nigéria et L’Ouganda, mais ils peuvent en outre le faire sans jamais devoir sacrifier aux rituels de mauvaise conscience en usage dans les relations entre « anciennes » métropoles coloniales et « jeunes états du Tiers Monde ».
Certes, ce travail de préparation des soviets n’était pas parfait, et il a fallu, dans les années 1990, dix bonnes années de « transition » pour le parachever. Dès les premiers mois de la « liberté », les oligarchies occidentales ont été, dans le rôle de l’acheteur, complices privilégiés du sac du patrimoine industriel hérité du communisme et, partant, de l’émergence en Europe du Sud-est d’une kleptocratie de facture africaine (voir à ce propos l’excellent film d’A. Solomon, Kapitalism – reţeta noastră secretă). En parallèle, une politique plus ou moins assumée d’immigration sélective produisait ses effets ordinaires de brain drain, l’Occident « sous-traitant » unilatéralement et gratuitement à l’Europe danubienne la formation d’une grande partie de ses ingénieurs, informaticiens, médecins etc., enrichissant ses propres économies de précieux effectifs de jeunes producteurs/consommateurs, tout en vidant les sociétés locales des couches sociales potentiellement contestatrices qui auraient pu s’opposer à l’avènement de la voyoucratie « partenaire ».
Une fois cette faune avide et inculte installée en lieu et place des élites néo-nomenclaturistes (« transition démocratique »), il devint possible – et ô combien profitable – d’« intégrer » la région. Et d’abord, en faisant main basse sur les industries stratégiques qui, à défaut d’exporter et de faire concurrence à celles de la métropole, et parce qu’elles couvrent des besoins élémentaires de la population locale, avaient échappé au sac des années « de transition » : les réseaux énergétiques. En 2005, quelques mois après l’adhésion officielle de la Roumanie à l’Union Européenne, E.on Ruhrgas et Elf Aquitaine se partagent, dans un admirable esprit de coopération franco-allemande, les dépouilles de Romgaz ; même le détail géographique de ce partage respecte la courbure des anciennes colonisations et tutelles politiques : Allemands en Transylvanie et dans le Banat, Français en vieille Roumanie. Depuis lors, exploitant avec un minimum de modernisation technologique les infrastructures créées par feu la République Populaire, ces deux géants énergétiques issus de membres fondateurs de l’Union vendent à la population roumaine du gaz russe et roumain au prix allemand. Superbe exemple de transition du socialisme vers un « capitalisme sans marché » (J.F. Revel) : un monopole d’état national a été remplacé par un monopole privé à capitaux étrangers.
Cette manœuvre relativement simple semble néanmoins un chef-d’œuvre de sophistication, comparée aux « procédures d’encaissement » du second larron de cette campagne « d’intégration » : souvent présentée comme le « prix à payer pour entrer dans l’UE », l’adhésion à l’OTAN et l’allégeance des états de la région (hors Serbie) aux Etats-Unis coûte cependant bien plus que la concession de quelques bases militaires. Peu avant la braderie énergétique, en 2004, la société américaine Bechtel devient le principal sous-traitant de l’Etat roumain en matière de pont-et-chaussées. En l’espace de 6 ans, cette collaboration se solde par d’énormes dépenses et des réalisations quantitativement (parfois même qualitativement) inférieures à celles de l’époque communiste : la Roumanie détient actuellement le record européen du prix du kilomètre d’autoroute le plus élevé. En d’autres termes : moyennant quelques pots-de-vin substantiels à la junte au pouvoir, l’actionnaire américain, sans perdre son temps à gonfler le prix d’un service à la population (comme le gaz, qu’il est toujours possible de contourner, par exemple en se chauffant au bois), se sert directement, au moyen de la coercition fiscale exercée par l’Etat, dans la poche du contribuable roumain ! L’harmonie n’étant pas toujours parfaite au sein du « trust » occidental, l’UE a d’ailleurs ouvert, début 2004, une enquête sur l’attribution de ce marché public ; les résultats de cette enquête restent naturellement d’autant plus discrets qu’un an plus tard, l’oligarchie européenne (sous les espèces d’E.on Ruhrgas et Elf Aquitaine) recevait enfin sa grosse part de curée. Le tout, au milieu de jérémiades récurrentes des occidentaux sur l’inefficacité de la collecte fiscale roumaine – certes faible quand on la compare aux taux atteints dans des pays comme l’Allemagne, mais qui devrait cependant donner pleine satisfaction à Bechtel, habitué à « servir le contribuable » dans des pays où l’exécution forcée du contribuable rétif se fait, dans le meilleur des cas, à l’AK47…
De même, sous la devise « pas de marchandage en famille » : avec ces « nouveaux membres de la famille européenne », nul besoin de GATT et d’OMC pour extorquer une libéralisation suicidaire des secteurs bancaire et financier : à l’intérieur de l’Union, elle va de soi ! Se ruant dans la brèche, les banques occidentales et la grande distribution européenne créent de toutes pièces, en l’espace de quelques années, une « classe moyenne hors sol » jouissant à crédit d’un style de vie comparable à celui des classes populaires occidentales. Résultat : surendettement de la population et déséquilibre croissant de la balance commerciale.
Ensuite, la « crise » mondiale venant s’ajouter aux effets de « l’intégration » pour provoquer une certaine accélération de cette histoire déjà surmenante, on voit réapparaître des mécanismes familiers : les états de la région ayant, comme tous les « états modernes et responsables » transformé une grande partie de cet endettement privé en endettement public, comme la Couronne d’Espagne appelant l’Inquisition à son secours, cette même Union Européenne soumet son « aide financière » à l’accord du FMI, qui impose actuellement auxdits états ses « politiques de rigueur », en vertu de « lettres d’intention » qui semblent avoir été sciemment inventées en hommage aux méthodes de l’Inquisition, qui mettait un point d’honneur à obtenir des aveux publics de ses propres « mauvais gestionnaires » de la grâce divine avant de les « restructurer » sur le bûcher.
Diabolique efficacité du néocolonialisme « à distance » : tant que les populations s’endettent (notamment auprès de ses propres banques) et que les états sauvent les irresponsables d’une faillite méritée, l’Occident ferme les yeux sur ce dévergondage financier aux antipodes de tous les principes de rigueur, dans un accès de respect quasi-religieux des souverainetés nationales ; une fois le crime consommé, retour en force de toutes les vertus néolibérales : surtout pas de dévaluation, qui pourtant résoudrait instantanément le problème budgétaire sans recours à l’emprunt, mais provoquerait la faillite des banques (En précipitant la « classe moyenne hors sol », endettée en devises, dans l’insolvabilité et en provoquant un effondrement des prix réels de l’immobilier, qui garantit la plupart de ces dettes) ! Dans le cas de la Roumanie, le FMI, magnanime, tient compte des leçons de Stiglitz et lui « laisse le choix » entre un durcissement de la fiscalité et des restrictions budgétaires qui, en dépit des acrobaties verbales de Strauss-Kahn, ne peuvent que pénaliser les retraités et salariés pauvres – ceux-là même qui, en raison de la faiblesse de leurs revenus (et, en général, de leur patrimoine hypothécable) n’avaient pas pu participer à la course à l’endettement dont ils commencent justement à payer le coût…
C’est ce qui explique la politique monétariste des états de la région, dont l’endettement public massif des deux dernières années a principalement servi à renflouer les monnaies locales, dans le double but de satisfaire une clientèle politique d’irresponsables surendettés en devises dans leur « course à l’Occident » et de protéger de la faillite les banques locales, dont les sociétés-mères sont presque toutes de grandes banques occidentales. Victimes de cette politique : le tissu économique des PME locales, notamment exportatrices, qui licencient et périclitent (alors même que les niveaux d’imposition directe et les salaires de la zone sont les plus bas du continent) et, à terme, tous les bénéficiaires du Welfare State, dans un contexte de faillite publique imminente.
(Au vu des ces derniers développement, on finit par trouver presque lénifiante l’analyse de Stiglitz, qui a pourtant remué tant d’air en dénonçant dans la Grande Désillusion un FMI trahissant l’esprit keynésien de ses objectifs initiaux au nom d’une orthodoxie néolibérale aveugle. A vrai dire, l’orthodoxie en question n’est, comme on le voit, ni aveugle (bien au contraire…), ni réellement anti-keynésienne : au cours des deux dernières années, elle a fermé les yeux sur tous les gaspillages keynésiens nécessaires pour protéger la racaille financière des conséquences de sa propre irresponsabilité.)
A relativement court terme, cette politique ne peut que conduire à rapprocher la pyramide sociale de la région du modèle à base ultralarge et à sommet effilé caractéristique des pays du Tiers-Monde. D’ici à 2015, il semble donc qu’il deviendra possible de répondre à la vieille question « vers quoi mène la transition ? ». La transition, c’est apparemment le chemin qui, en une trentaine d’années, mène de la RDA vers l’Ethiopie. Et ce, par intégration dans l’Union Européenne !



Ayant établi, à titre de constat, que les relations actuelles entre l’Europe du Sud-est et l’Occident sont celles d’une domination coloniale prédatrice, je passe à la thèse positive de cet article, qui affirme que la situation actuelle de cette région est, mutatis mutandis celle de l’Amérique latine à la veille des révolutions bolivariennes. Les principaux éléments de cette analogie sont :
A) ethnico-démographique : apparition de sociétés créoles ;
B) géopolitique : affaiblissement économique et militaire des métropoles ;
C) idéologique : affaiblissement du paradigme justificateur des métropoles.


A. Dans la perspective qui nous préoccupe, les différences structurelles séparant la négrification de l’Amérique équatoriale et tropicale par le commerce triangulaire et l’implantation et propagation des tziganes en Europe du Sud-est sont négligeables, et d’ailleurs probablement surestimées : s’il est vrai que les tziganes sont arrivés « librement » en Europe, l’esclavage est par la suite devenu un facteur déterminant dans la répartition, l’évolution démographique, sociale et culturelle de ce groupe socio-ethnique dans les sociétés carpatiques et subcarpatiques, et ce, selon une chronologie très proche de celle de la négrification de l’Amérique. La principale différence est d’ordre quantitative : quoique systématiquement sous-estimée, la population tzigane de l’Europe du Sud-est ne commencera que dans quelques décennies à atteindre l’importance relative moyenne des négroïdes en Amérique tropicale.
La sédentarisation des tziganes de la région, suivie par des mouvements généraux d’urbanisation et de rurbanisation, dans un contexte de relâchement des disciplines communautaires et de faiblesse démographique des composantes ethniques « centripètes » (hongrois et allemands, dont les effectifs décroissants ne sont plus remplacés par la colonisation de peuplement), a conduit à l’apparition d’une société créole. Cette dernière s’organise tantôt selon les structures relativement stables d’une société de castes de type cubain (Transylvanie), tantôt sous forme de dégradé parfait dans un contexte de syncrétisme culturel (Roumanie du Sud). Dans tous les cas, cette créolisation favorise la diffusion transversale, « clandestine » car ascendante, de valeurs culturelles tziganes et « indigènes » (les tziganes étant souvent les conservateurs de formes culturelles « archaïques » et « rurales » du monde gajo), qui « croisent » pour ainsi dire, dans une dynamique subtilement schizoïde, le flux habituel (descendant) des valeurs élitaires – c'est-à-dire, en l’occurrence : progressistes, malthusiennes et nationalistes – en provenance des élites compradores, elles-mêmes fragilisées et divisées par l’épisode communiste, les brusques changements de loyauté et la nouvelle donne ploutocratique des années 1990.
Comme les sociétés des Caraïbes, dans un contexte de racisme statique, c'est-à-dire structurel et distributif (structurant sans les empoisonner les relations du blanc avec le quarteron, du quarteron avec le mulâtre, du mulâtre avec le noir etc.), cette société resémantise le vocabulaire importé et transforme en pure façade institutionnelle, en fioriture baroque à la Cabrera Infante les valeurs « blanches » : laïcité à la française ou déisme américain dans les discours d’hommes politiques connus pour leur recours fréquent aux sorcières et aux auspices, étiquette mortifère à l’anglo-saxonne le temps d’un rituel académique de pure façade, suivi sans transition d’une folle soirée nettement inspirée des fêtes villageoises et/ou tziganes, proclamation incantatoire du principe d’impartialité institutionnelle face à une société fonctionnant intégralement selon des mécanismes claniques, etc., etc..
En dépit des efforts soutenus de l’Inquisition progressiste occidentale pour analyser cette créolisation en termes d’« apartheid » et de « problème tzigane », on constate que les zones de la région où le confort moral et matériel des « groupes tziganes » est le plus élevé sont aussi celles où les efforts de « l’état moderne » en vue de leur « intégration » sont les plus dérisoires, voire inexistants, et celles où l’idéologie individualiste antiraciste a le moins de prise sur la société. Cet échec croissant du véritable apartheid (celui de la victimisation et du paternalisme institutionnel, tel qu’il se présente sous une forme assez typique en Hongrie) est lié au discrédit croissant de la promesse économique de l’Occident (cf. infra B) : au moment où des milliers de travailleurs migrants diplômés, parlant une ou plusieurs langues de grande diffusion, refluent vers les Balkans du fait de l’explosion du chômage dans des pays comme la France ou l’Espagne et des conséquences, déniées mais bien réelles, de la préférence nationale dans ces « républiques modernes », il devient difficile pour les missionnaires des droits de l’homme de convaincre les mères tziganes de la supériorité intrinsèque de l’alphabétisation sur la vannerie.


B. Ce que la doxa journalistique décrit depuis 2008 comme une « crise économique » est en réalité le moment d’affleurement à la conscience globale d’un état de dispersion maximale des attributs de l’Empire : les Etats-Unis conservent la suprématie militaire, mais l’économie mondiale est dominée par la Chine (et son bloc continental en voie d’édification), tandis qu’une grande partie des ressources naturelles nécessaires à cette dernière sont détenues par des puissances militairement et/ou économiquement inférieures aux deux premières, mais trop solides pour être colonisables (Russie et, dans une moindre mesure, Brésil, Iran et Australie).
D’un point de vue strictement monétaire, la « crise » en question est patente dès 1971, lors de la suspension de la parité-or du dollar ; là encore, le monde revit en accéléré l’évolution de l’Empire colonial espagnol au XVIIe siècle : détenteurs du Pérou virtuel d’une devise internationale en flottement libre, les Etats-Unis entrent alors dans la même spirale de désindustrialisation (pompeusement rebaptisée « tertiarisation ») que l’Espagne de Quevedo.
Victime des complicités atlantistes de ses élites politiques, l’Union Européenne, suivant l’Amérique sur la voie de l’irresponsabilité néo-keynésienne, ne peut plus que disparaître ou se redéfinir en passant, dans un premier temps, par une phase de contraction (expulsion des états en naufrage financier) qui ne rétablira pas forcément son prestige politique, du fait de la nécrose du sens politique dans les société centrales de cette nouvelle UE (id est : dans le monde allemand). En revanche, ce sauvetage, s’il a lieu, ne pourra qu’augmenter les tensions au sein du trust occidental, c'est-à-dire éloigner encore davantage (peut-être jusqu’au divorce) l’Union Européenne des Etats Unis et de l’OTAN, en raison d’intérêts économiques et stratégiques hautement divergents.
On ne peut que souligner le parallélisme existant, mutatis mutandis, entre cette situation et celle des années 1800, lorsque l’étoile montant de Napoléon Bonaparte vint surimposer un conflit continental à l’ancienne hostilité des puissances maritimes espagnole et anglaise (laquelle culmine dans la destruction de la flotte espagnole à Trafalgar).

Dans ces conditions, pour les citoyens des états de l’Europe du Sud-est, l’affaiblissement/redéfinition en cours de l’Union Européenne met clairement et définitivement hors de portée les attributs du « droit de cité impérial » qui servaient auparavant de carotte au colonialisme occidental sur place : plus aucun observateur sérieux ne peut faire semblant de croire à l’intégration de la Roumanie ou de la Bulgarie à l’Euro, pas plus qu’à l’élargissement à l’Europe du Sud-est des divers espaces de libre circulation créés au sein et autour de l’UE. Dans ces conditions, l’attachement absurde des élites locales téléguidées à un malthusianisme monétaire et social qui n’avait de sens (frauduleux ou non) que dans la perspective de cette intégration n’est plus que le reflet de la cécité suicidaire et de l’incommensurable corruption desdites élites.
Pour autant, l’illusion alternative, typiquement « orange », d’une occidentalisation court-circuitant l’Europe ne se porte pas mieux : pour les états eux-mêmes, il devient difficile d’ignorer le caractère illusoire de la pseudo-garantie de stabilité associée à l’intégration des Balkans orientaux dans l’OTAN, affaibli et décrédibilisé par des guerres lointaines et désastreuses, surtout depuis qu’il devient évident que face à la Russie, l’administration Obama, renonçant (en Ukraine, dans le Caucase…) à la stratégie d’agression des gouvernements précédents, qui motivait en surface l’organisation de « révolutions orange », cherche et trouve avec Moscou un compromis régional. L’affaiblissement consécutif du pouvoir orange dans la région et de son emprise sur les médias conduit à une prise de conscience massive du caractère prédateur et nuisible de l’alliance atlantique (coût exorbitant et finalités douteuses du bouclier anti-missiles, pratiques illégales de la CIA sur le territoire d’états alliés, etc.).
Enfin, le bilan de l’influence occidentale sur la vie politique des états de l’Europe du Sud-est (et de l’ancien bloc socialiste en général) peut désormais être établi avec une certaine distance critique, et il est catastrophique : au lieu de mettre leur autorité morale (encore énorme au début de la décennie 1990-2000) au service d’un assainissement de la vie publique de leurs nouveaux « alliés », les gouvernements occidentaux, téléguidés par les intérêts financiers du monde de la grande entreprise, ont affiché une propension croissante à s’acoquiner avec les pires héritiers des dictatures communistes, et notamment avec ceux qui, sous le masque orange, ont eu l’effronterie de se présenter comme les véritables réformateurs du monde postcommuniste. Presque exclusivement motivé par la défense des tabous idéologiques de l’après-1945 (révisionnisme frontalier, antisémitisme, racisme), leur interventionnisme sporadique et mal informé contre divers phénomènes de la vie politique locale, qu’on peut légitimement qualifier de « tourisme moral », contraste avec la cécité systématique dont ils font preuve face aux exactions continuelles de leurs « homologues » contre l’Etat de droit et leur propre population (cf. notamment l’accablante statistique des plaintes soumises aux instances judiciaires européennes, jugées non recevables dans leur immense majorité). Le caractère ethnocentriste, potentiellement raciste de ce tourisme moral est souvent patent, comme dans le cas anthologique des émois féministes de la baronne hollandaise Emma Nicholson face au mariage « forcé » de la fille du roi tzigane Florian Cioaba, en 2004, émois amplement médiatisés qui se sont soldés par une gigantesque vague raciste dans les médias occidentalistes de la région. En parallèle, l’UE (mandataire institutionnel de la baronne émotive) dénonce la « ghettoïsation des roms »…


C. Comme on le sait, la toile de fond spirituelle des révolutions bolivariennes est le coup fatal porté par les Lumières et la Révolution Française à la cosmogonie catholique romaine qui justifiait la suprématie des couronnes européennes, l’Inquisition, le génocide indien et, in fine, l’entreprise coloniale dans son ensemble.
L’Europe du Sud-est présente certes un tableau partiellement différent, en raison d’une différence de calendrier : non seulement sa colonisation est, jusqu’il y a peu, restée multilatérale (autrichienne/catholique, mais aussi russe et ottomane), mais elle a, de plus, connu un changement de paradigme en cours de campagne : tandis qu’au XVIIIe siècle, l’impératrice Marie-Thérèse organisait encore dans le Banat et les plaines de Hongrie une colonisation de peuplement à caractère catholique et missionnaire (implantation de bavarois catholiques, déplacement de tziganes convertis vers les zones calvinistes), un siècle plus tard, ce sont déjà les idéaux qu’elle cherchait (outre l’orthodoxie et le protestantisme) à combattre, ceux de la laïcité bourgeoise et franc-maçonne, qui contribuent à justifier le colonialisme « par procuration » exercé pour le compte de l’Empire par la Hongrie à compter de la réconciliation austro-hongroise, et en 1945, le retour sur la scène locale de l’impérialisme russe, devenu soviétique, se fait carrément au nom de l’universalisme communiste.
C’est grosso modo ce paradigme occidental du « progrès » et de l’état-nation « moderne » qui continue, au moment où j’écris, à nourrir le discours des élites compradores de l’Europe du Sud-est, actuellement au service de l’Occident : pendant que la grande distribution française pille les économies de la région, pendant qu’Eon Ruhrgas et Elf Aquitaine rackettent la population roumaine et que Bechtel facture des autoroutes inexistantes, les gouvernants roumains, complices du pillage, de la déforestation et du brain drain scientifique et médical, continuent à citer régulièrement en exemple de bonne conduite et de réussite les pays au profit desquels ce colonialisme économique fonctionne. A les écouter, superficiellement bénie à l’Ouest par l’idéologie progressiste du métissage, la société créole est en réalité promise à une normalisation sans pitié : « intégration » des « roms », « socialisation », « éducation », « émancipation » ; en d’autres termes : renforcement du paradigme urbain, sabotage des hiérarchies traditionnelles, atomisation sociale au moyen du productivisme, du féminisme, du culte de la jeunesse (naturellement célébré sur fond de malthusianisme généralisé et de vieillissement réel de la population) et de la vie privée, uniformisation linguistique et massification de l’habitus culturel. Le tout au nom des « droits de l’homme », schibboleth suprême de l’idéologie progressiste.
Oui mais, voilà : l’histoire s’accélère. En dépit des gesticulations d’une arrière-garde progressiste maquillée en « égalitarisme civique », l’effondrement économique de l’Occident ne semble pas devoir déboucher sur un nouveau cycle de la dialectique révolutionnaire moderne, mais sur un changement de paradigme, accompagné d’un déplacement encore plus considérable des centres du pouvoir global : alors que l’effondrement de l’épistémè pré-copernicienne avait tout au plus redistribué les cartes entre puissances occidentales, éloignant le centre du monde de la Méditerranée vers le Nord de l’Europe et de l’Amérique, le naufrage du progressisme occidental annonce et répercute la naissance d’un monde multipolaire dominé par la Chine et l’émergence de bloc continentaux.
La déroute irrémédiable de la gauche politique européenne est un fait consommé. Libre à ceux qui en sont issus et jouissent aujourd’hui d’une lucidité tardive de déplorer cette mort ou d’écrire des oraisons funèbres à la mesure de leur désenchantement. Mais le fait est : après des décennies d’appauvrissement conceptuel et d’évitement systématique de la question culturelle, la gauche perd institution après institution, pays après pays. Même à ce jeu mesquin pompeusement nommé « politique économique », auquel elle a généralement accepté de réduire ses ambitions, elle ne sait plus, comme la droite main stream dont il devient presque impossible de la distinguer, qu’appliquer en aveugle les menues recettes de bricolage sur mourant connues sous le nom de néo-keynésianisme. Elle est finie – à tous les sens du terme : elle a accompli sa mission historique (sauver l’Occident du bolchévisme), et quitte le monde des vivants.

Cet affaiblissement crée les conditions d’une réévaluation des valeurs culturelles immanentes des sociétés créoles carpatiques et subcarpatiques : famille, communauté, Heimat, tradition, fête et transcendance, « emballées » ou non dans un christianisme orientalisant et syncrétique – à la rigueur, qu’importe. Le revival folk hongrois (préparé par l’œuvre des deux grands visionnaires transylvains : Bartók et Kós), mais aussi d’autres phénomènes moins conscients et plus caricaturaux, comme le raz-de-marée de la culture manele en Roumanie, de la narodna dans l’ex-Yougoslavie et l’énorme succès régional du mixte de politique, musique et mythologie véhiculé par les films d’Emir Kusturica et les productions musicales de Goran Bregovic, sont autant de symptômes reflétant, parfois très imparfaitement mais toujours puissamment, cette évolution « à la surface », c'est-à-dire dans des dimensions massifiées de l’être collectif (top 40, cinéma, télévision) prises en compte par l’épistémè actuelle – ou devrais-je dire : révolue ?

Néanmoins, le déficit de crédibilité idéologique des élites compradores, prêchant la « modernisation » et « l’occidentalisation » démocratique au moment où même les médias occidentaux n’arrivent plus à minimiser l’écho du crash sociétal aux USA, et tandis que l’islam fait revenir la question ethnico-culturelle au premier plan de la vie politique dans les « républiques laïques » de l’Europe de l’Ouest, ne suffit pas en lui-même à créer les conditions d’un bolivarisme carpatique : il manque pour cela une prise de conscience univoque, et l’apparition d’une référence idéologique aussi cohérente et incisive qu’ont pu l’être mutatis mutandis au XIXe siècle l’exemple de la France révolutionnaire et napoléonienne, les écrits de Voltaire et de Montesquieu, les poèmes de Byron et la musique de Beethoven.
De ce point de vue, il n’est pas certain que les divers rapprochements tactiques auxquels on assiste sur fond d’anti-américanisme et de sensibilité pro-russe, par exemple entre le post-yougoslavisme et le néobolivarisme d’Hugo Chávez, suffisent à doter d’un véritable contenu révolutionnaire le soulèvement prévisible de cette Autre Europe contre ses élites compradores en voie de discrédit total et définitif. Remarquons notamment l’absence d’un corps de doctrine cohérent et d’un réseau social international comparable dans sa cohérence et sa force à la Franc-maçonnerie du XIXe siècle.



Conclusion

Quoi qu’il en soit, je considère que, dans le contexte de la nécrose socioculturelle frappant actuellement l’Europe de l’Ouest (nécrose dont l’islamisation, en dépit de certains discours populistes, est une conséquence plutôt qu’une cause), le succès potentiel de ce bolivarisme carpatique est la dernière chance de renouveau culturel offerte à l’Europe, à la faveur du changement de paradigme (« crise ») à l’œuvre dans le monde actuel, et espère que les réflexions que cet article a l’ambition de susciter contribueront à faire de cette chance une réalité.
L’opportunité – j’irais même jusqu’à dire : l’urgence – d’une telle évolution est certes paradoxale, le discours dominant s’employant actuellement à souligner la dépendance accrue de l’Europe orientale dans ce contexte de crise ; elle me semble néanmoins incontestable, compte tenu des arguments suivants :
*dans la perspective de la démonétisation et d’une crise alimentaire imminente, en dépit de l’apparente situation de dépendance créée par son intégration forcée dans le circuit agro-alimentaire occidental, l’Europe danubienne conserve les atouts indéniables que lui confèrent : une population rurale importante, à laquelle s’ajoutent d’importants effectifs d’urbains récents aptes à une réintégration rapide à la société agraire, la persistance de techniques ancestrales à faible coût technologique, écologique et énergétique et une culture alimentaire frugale facilitant l’adéquation de la demande à l’offre locale ;
*dans la perspective d’une dislocation au moins provisoire des structures administratives et étatiques, une population majoritairement dotée d’une grande faculté d’adaptation et de micro-organisation (« débrouille », « système D »), et donc un moindre risque de rupture violente du contrat social en Europe danubienne ;
*une densité de population relativement faible et une relative abondance des terres en friche, faisant de cette région climatiquement clémente et compatible avec l’Occident une destination prioritaire pour de nouveaux contingents de colons fuyant l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord en quête d’une société pacifique et d’une réelle qualité de vie.

Dans l’esprit du bolivarisme historique et pour lancer le débat, je suggère, à titre d’ébauche d’un programme de réforme, les points suivants :
1) création d’une Confédération Danubienne conçue comme une alliance de régions et de sous-régions selon un principe de subsidiarité étendue ;
2) révocation des traités d’adhésion à l’UE et à l’OTAN ; création d’une armée confédérée sur le modèle Suisse ;
3) nationalisation des avoirs locaux des banques et grandes entreprises multinationales à hauteur des efforts financiers précédemment consentis sous leur pression pour sauver les monnaies et les banques ;
4) suppression des brevets et de l’ensemble de la propriété intellectuelle détenue par l’Occident sur le territoire de la Confédération, au titre du remboursement des coûts éducatifs détournés dans le cadre du brain drain.
5) démocratie nataliste : un vote supplémentaire par enfant à charge pour tout électeur ;
6) création d’une banque centrale et d’une monnaie commune, dévaluée par rapport au cours actuel des monnaies locales, pour rendre possible la réindustrialisation et pénaliser l’import ;
7) forfaitarisation et réduction des impôts applicables à l’agriculture et à l’élevage, redéfinition des normes agro-alimentaires en provenance de l’acquis communautaire UE, distribution de terres non-aliénables aux chômeurs désirant revenir à l’agriculture ;
8) réajustement des politiques éducationnelles sur les besoins économiques effectifs de la Confédération ; priorité aux langues de la Confédération et réintroduction massive de l’allemand et du russe ;
9) valorisation des langues, cultures et techniques traditionnelles, et notamment de celles des ethnies tziganes.

(Une version annotée de cet article est en cours de parution dans les actes de l’édition 2010 de l’école d’été de dialogue interculturel DivaDeva)