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mardi 17 janvier 2012

A l’arrière des lignes fascistes : voyage sous couverture à travers le Reich Magyar (II)


Samedi, 21h : j’ai horriblement soif. Pas question de boire l’eau du robinet, qui doit être un véritable sirop de bromure et de tranquillisants (sinon, comment expliquer l’apathie de la population devant la disparition de tous ses droits démocratiques et la perte d’indépendance de la banque centrale ?) ! Je prends donc quelques milliers de forints, quelques euros pour le cas où il faudrait recourir au marché noir, et je sors dans l’espoir de me procurer une bouteille de jus de fruit ou d’eau minérale, a priori importés du Belarus ou de Corée du Nord. Tiens, à propos, quel genre de fruits consomme-t-on au Belarus ? – il faudra que je pose la question à ma collègue Florence Labruyère, de Libération, qui aura sûrement une réponse schématique à me donner si elle a séjourné au Belarus, voire extrêmement détaillée, si elle n’y a jamais mis les pieds.

A ma grande surprise, le magasin SPAR que j’avais repéré à l’angle du boulevard circulaire et de la rue Wesselényi n’est pas une simple décoration lumineuse : c’est un vrai SPAR, comme en Autriche, juste un peu moins fassbindérien, forcément. Probablement un magasin réservé à la nomenclature du FIDESZ ; pourtant, pas de contrôle d’identité à l’entrée ; un employé taciturne me barre le chemin, mais c’est pour me rappeler que l’emploi du caddie est obligatoire. A la caisse, curieusement, on me laisse payer en forints ; comment font-ils, dans ce cas, pour empêcher la populace affamée de venir dévaliser ces rayonnages bien garnis ? Tout simplement en vendant 2€ les 100g de jambon, comme à l’Ouest ? Je commence à me dire qu’un détail a dû m’échapper…

Je retrouve le boulevard Erzsébet et la morsure du froid. Mon pouls s’accélère quand je vois deux adolescentes tsiganes, en haillons, s’approcher de moi en diagonale, l’air conspirateur. Ont-elles flairé l’étranger ? Que faire si elles me demandent de les aider à fuir le pays pour gagner le monde libre ? Elles sont peut-être suivies. Et si c’était un piège ?

En fin de compte, les haillons, vu de plus près, sont des minijupes assez sexy, quoi pas vraiment de saisons, et ces pauvres analphabètes, n’ayant pas forcément conscience de vivre – surtout de nuit – les heures les plus sombres de l’histoire d’un autre peuple, voulaient juste me proposer, comme d’habitude, la pipe à 5000 forints et l’amour à 10 000. La pipe me semble un peu chère, et l’amour, à ce prix-là, c’est suspect.

D’ailleurs, comme tout occidental élevé dans les principes de l’impératif catégorique kantien et de l’indépendance des banques centrales, je suis profondément opposé à la vénalité, surtout quand elle implique un risque de MST que ma sécurité sociale française ne prendra pas forcément en charge, étant donné que cette année, j’ai pas réussi à payer la mutuelle, mais maintenant que je vais avoir ce papier super-brûlant à proposer au Monde, à Libération et à l’Huma, je sens que je vais reprendre du poil du gagnant, yeah man, je vais leur dénoncer leur race, moi, à ces magyars à la con, et, ensuite, s’ils se font priver de droit de vote dans la Commission d’Entérinement des décisions franco-allemandes, ben faudra pas pleurer, nazis de merde ! Si ça a marché pour Pierre Waline, pourquoi ça marcherait pas pour moi !

Revenu dans ma piaule, je branche mon laptop. Internet fonctionne, en réseau public gratuit (pour mieux espionner les contenus). Mon ex a encore uploadé des photos de vacance aux Canaries avec cette concentration anormale d’antimatière autour d’une Rolex qu’elle appelle « son nouveau mec », sous prétexte qu’il est grand et musclé. Je commence à regretter les péripatéticiennes du boulevard circulaire (soit péri-péripatéticiennes). Après tout, à 5000 forints la pipe… Oui mais, j’aurais quand même préféré qu’elles soient blanches. Enfin, je veux dire : hongroises. Pas par racisme, bien sûr (comment l’idée a-t-elle pu ne serait-ce que m’effleurer ?), mais juste parce que, tant qu’à profiter sexuellement de la détresse d’une jeune femme, autant qu’elle appartienne à une ethnie génétiquement destinée à l’oppression et à la violence, même si la génétique est une fausse science, et que cette ethnie n’existe même pas.

Faut dire que mon ex était blonde. Très blonde, même, platine… et curieusement, les poils de sa chatte, eux, tiraient sur le châtain. Ca devenait visible quand ils poussaient un peu, chose somme toute assez rare, comme elle se rasait souvent, ne laissant qu’un délicat quadrilatère que…. XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX

Parcourant désespérément le studio à la recherche d’un kleenex qui n’existe pas (pourtant, ils feraient bien d’en constituer des provisions géantes, avant leur exclusion de l’UE !), je tombe en arrêt sur l’exemplaire du Monde que je lisais dans l’avion. Il est resté ouvert à la page de l’article de fond – voire de tréfonds – signé par Caroline Fourest, dont je reconnais, en marge du texte, la sympathique gueule de fouine. J’ai une grande sympathie pour les fouines, qui jouent un rôle très important dans la régulation à même le nid des populations d’oiseaux, un peu comme le FMI dans l’épargne mondiale. Cela dit, la comparaison a bien sûr ses limites : toutes les fouines ne sont pas titulaires d’un DESS en communication, ce qui explique peut-être que beaucoup ne scandent aucune opinion sur l’islam, le judaïsme, la famille, le monde et la Hongrie, et se contentent de puer.

Enfin, on dira ce qu’on veut du Monde, mais ça reste l’un des quotidiens nationaux les plus absorbants du marché papier. Mais une chose me turlupine : comme la nouvelle constitution hongroise définit le mariage comme « l’union d’un homme et d’une femme », ça signifie de toute évidence que leurs lois votées à la mitrailleuse doivent déjà proscrire les pratiques sexuelles homo-érotiques, l’amour entre hommes, entre femmes, peut-être même entre sociologues… et moi, là, en plein VIIe arrondissement de Budapest avec ma photo de Caroline Fourest toute gluante dans les mains…

Meeeeerde ! Là, si j’étais croyant – ou pire : chrétien –, il ne me resterait plus qu’à prier pour que les caméras probablement dissimulées dans le faux-plafond aient une mauvaise résolution. Sûrement des modèles soviétiques de récup… tant que le FMI ne leur verse pas leur tranche – de l’argent que la Roumanie et le Portugal doivent lui prêter, parce que ce mois-ci, il a eu une tuile et… bon, c’est compliqué –, ils ne risquent pas de se payer du matériel performant, c’est-à-dire occidental… à moins qu’ils ne l’importent directement de Chine ? Oh, Foutredieu ! On leur offre le GATT, et voilà ce qu’ils en font !

Mais comment peut-on être hongrois ?

lundi 16 janvier 2012

A l’arrière des lignes fascistes : voyage sous couverture à travers le Reich Magyar



Samedi, 13h30 : Atterrissage à l’aéroport de Ferihegy, récemment rebaptisé Franz List par le pouvoir fasciste, probablement pour donner le change en cherchant à faire passer la Hongrie pour une grande nation artistique européenne, sous prétexte de Bartók et autres Márai, mais bien sûr ça ne prend pas. Ce sont des sauvages venus des steppes sur leurs petits chevaux mongols avec leur beefsteak tartare attendri sous la selle, pour ceux qui avaient une selle, et seule l’intégration – au besoin, de force – dans l’Union EuropéenneTM peut à terme faire d’eux des êtres civilisés, aimant la nature comme Manuel Barroso et les enfants comme Daniel Cohn-Bendit, profondément, passionnément, libéralement.
Je suis un peu surpris de voir que l’aéroport n’a toujours pas été militarisé, et à vrai dire un peu déçu de ne pas retrouver le frisson du passage de la frontière roumaine dans les années 90, quand les gardes-frontière militaires sondaient le dessous des banquettes du canon de leur kalachnikov. Mais bon, après tout, le Reich Magyar existe depuis moins de deux ans, et les bombardements de l’OTAN n’ayant pas encore commencé. BHL n’est même pas sur place ! Il faut leur laisser le temps.
Comme j’ai emprunté un vol Swissair, les touristes sont pour la plupart suisses ; ayant d’abord cru qu’ils étaient tous en transit vers l’un ou l’autre des îlots de prospérité démocratique de la région (pour le tir au tsigane de basse-Slovaquie ou l’usage récréatif des enfants roumains), je constate avec effarement qu’ils sont presque tous encore là avec moi à attendre leur valise. Ils comptent donc eux aussi séjourner en Orbanistan ! C’est vrai que leur confédération s’obstine elle aussi à repousser les bienfaits de l’UE… je commence donc à soupçonner mes compagnons de voyage d’être des suppôts du souverainisme helvète, pour ne pas dire des complices potentiels du fascisme hongrois, qu’ils vont soutenir sous prétexte de bains thermaux et de goulasch-soupes aux violons, le tout en promotion grâce à l’offensive boursière internationale sur le forint… C’est trop injuste !
Ils s’embarquent naturellement tous dans un airport-shuttle à prix d’or, qui a entre temps dû devenir obligatoire pour les étrangers, mais je profite de ma connaissance du terrain et de la langue pour me glisser dans un bus de la BKV (la RATP de Budapest) au nez et à la barbe d’une surveillance policière certes invisible, mais probablement féroce.
Le malaise grandit dans cet autobus qui me mène dans le centre de Budapest : en dépit du tracé nettement prolétarien de cette ligne, la mine traditionnellement morne des passagers ne laisse rien paraître de l’état de terreur dans lequel vivent les Hongrois des classes populaires sous la férule du FIDESZ. Se douteraient-ils qu’un témoin étranger est assis parmi eux ? Aurait-on fait circuler des consignes ? C’est possible. Plusieurs d’entre eux enserrent négligemment de gros paquets de provisions, probablement acquises au prix de leurs dernières devises étrangères, au marché noir, et camouflées dans des sachets TESCO ou LIDL pour tromper la vigilance de la police économique.
A l’arrivée sur le boulevard circulaire du centre, le malaise devient déception : ni armes ni uniformes, aucun véhicule militaire. Les cadavres de mères tsiganes enceintes, de journalistes libéraux et de boursiers post-doc de la fondation Soros ont dû être traînés hors de vue pendant la nuit. En tout cas, je me dis que cette opération Potemkine a dû coûter cher en détergent : plus la moindre trace de sang ou de matière cervicale sur les trottoirs. On finirait pas croire que l’AFP exagère… Les « gens » (a priori, des figurants gestapistes déguisés en étudiants, badauds du samedi après-midi, certains même très habilement grimés en jeunesse suburbaine tsigane hip-hop) vont et viennent comme si de rien n’était. Evidemment, je ne suis pas dupe. Compte tenu de l’importance stratégique du centre, il fallait s’attendre à une mise en scène.
Le pouvoir a aussi dû sacrifier une partie des réserves stratégiques de pétrole pour procéder à des distributions permettant d’entretenir en plein effondrement économique l’illusion d’une circulation intense sur les principales artères de la capitale. Pris d’une quinte de toux, je l’attribue d’abord à un début de bronchite non sans rapports avec la température négative, avant de me raviser : c’est peut-être une réaction de mon organisme aux gaz d’échappement d’un pétrole mal raffiné… y aurait-il déjà des livraisons secrètes depuis l’Iran ?
Arrivé à l’appartement dont on m’a laissé les clefs, je peux enfin, sans éveiller les soupçons, vérifier, avec les sueurs froides qui s’imposent, le contenu de ma valise après les fouilles de la douane : les cinq paquets de sablés de Lu, les dix barres de Toblerone et le kilo de café Lavazza arabica sont bien là ; précieuse monnaie d’échange, ces petits trésors pourront m’aider à soudoyer des informateurs affamés, voire négocier mon exfiltration si jamais je suis repéré. Si tout va bien, en revanche, je pourrai les manger pour améliorer un peu l’ordinaire des 15 soupes japonaises déshydratées cachée dans le double-fond, et qui – à défaut de tickets de rationnement – sont censées assurer ma survie si jamais la convertibilité du forint était suspendue avant mon départ. J’en profite pour découdre la doublure de ma parka et en sortir une partie des euros et des dollars.
Il règne dans l’immeuble un calme suspect. Sous des dehors de week-end hivernal, on sent confusément la prostration d’une population garrotée par le pouvoir dictatorial qu’elle vient par inadvertance d’élire avec une majorité absolue des voix, encore mal remise du trauma qu’a dû constituer, pour ce petit peuple malmené par une longue histoire d’annexions, de déportations et de massacres, la perte d’autonomie de sa banque centrale. Dans l’appart d’à côté, une retraitée, probablement dépouillée elle aussi de son épargne privée durement constituée sous l’effet de directives UE contraignantes, regarde un feuilleton brésilien, bien fort, pour donner le change. Rien ne permet d’affirmer qu’elle sanglote en secret. Peut-être fait-elle partie des milliers de zombies manipulés par la propagande populiste du régime, qui ont fini par croire que l’Etat s’occuperait mieux de leurs retraites que les fonds privés confiés à la sagesse éprouvée du capitalisme boursier international. Pour eux, le réveil sera dur, quand pour ne pas mourir de faim, ils devront aller, au bord du Danube, repêcher les quignons de fougasses jetés depuis leurs péniches de croisière par des millions de retraités grecs et irlandais enrichis par les dividendes de leur épargne à la City de Londres…

mardi 25 janvier 2011

ABSURDISTAN – note 5 : L’intégration dans quoi ?



Des polémiques récentes, comme toujours suivies de concertations internationales couteuses réunissant de nombreux incompétents autour de nombreuses tables, ont comme toujours débouché sur l’allocation de fonds considérables, quoiqu’insuffisants, au service d’un mot d’ordre vague, voire dangereux : intégrer les tsiganes d’Europe du Sud-Est (sous-entendu : étant donné qu’on ne peut décemment pas les foutre à la porte d’un continent qu’ils peuplent depuis cinq siècles, et dont ils partagent d’ailleurs la principale valeur culturelle : le christianisme).

Faute de savoir ce que signifie ce mot fourre-tout (qui, pour ma part, m’a toujours désagréablement rappelé la Gleichhaltung nazie…), on préfère généralement entourer d’un flou artistique la question des fins, et se rabattre avidement sur celle des moyens, et « l’intégration » devient vite ce machin dont l’instrument est l’école.

En effet, même dans un pays comme la Roumanie, qui fort heureusement reconnaît à ses citoyens le droit à une identité ethnique (distinguée de la citoyenneté), les recensements s’en remettant sur ce point aux déclarations des recensés (n’importe qui, même blond aux yeux bleus, pouvant par exemple se déclarer arménien ou gagaouze si le cœur lui en dit), comment diable distinguer sociologiquement les tsiganes des non-tsiganes ? Ou plus exactement (la distinction concrète étant en général un donné de l’expérience quotidienne en Roumanie), comment caractériser leur situation sociale ? Ils sont, par exemple, plus pauvres que la moyenne. Mais dans ce cas, le « problème tsigane » (autre pseudo-concept d’un vague vertigineux) n’est-il pas tout simplement le problème de la pauvreté ?

On est donc bien content de pouvoir remarquer que, même comparés à des groupes sociaux économiquement proches, les tsiganes présentent la particularité d’un taux de scolarisation anormalement bas. Et nous voici tirés d’affaire : envoyons les tsiganes à l’école, et tout ira bien !

Reste à savoir pourquoi les tsiganes (et quels tsiganes !) envoient moins souvent leurs enfants à l’école que leurs voisins d’ethnie roumaine ou hongroise.

Ici, première bizarrerie : parlant d’un pays qui reconnaît aux minorités ethniques le droit à l’enseignement en langue maternelle, personne, ou presque, ne mentionne la quasi-inexistence d’un enseignement (au moins primaire) en langue romani. Pour les gauchistes occidentaux qui ont à l’Ouest fait du « problème tsigane » leur fond de commerce, c’est malheureusement compréhensible, surtout vu d’un pays comme la France, culturellement plus centraliste, c'est-à-dire moins démocratique que la Roumanie. Mais les roumains n’en soufflent pas mot non plus… Il faut croire que ce qui (en Roumanie du moins) paraît parfaitement normal dans le cas de la minorité hongroise (« peuple historique » et autres clichés de l’idéologie impérialiste post-hégélienne) ne l’est pas vraiment quand il s’agit des tsiganes.

Ce même racisme implicite et généralisé explique que, comme Claude Karnoouh, à l’occasion de déclarations honnêtes faites à une publication qui l’est moins (http://www.hotnews.ro/stiri-esential-8237263-interviu-claude-karnoouh-antropolog-francez-poporul-roman-este-rasist-orice-alt-popor-numai-popoarele-din-vest-tac-pentru-tem-aici-integrarea-tiganilor-putea-simpla-prin-forta.htm) a eu le courage de le faire remarquer en roumain aux roumains, les autorités ne cherchent pas vraiment à faire respecter l’obligation scolaire quand il s’agit des tsiganes, ce qui jette d’emblée une ombre sur tous les programmes bien-pensants prétendant résoudre le « problème » par allocation de moyens à une institution qui choisit de ne pas faire son travail.

Et voilà que je mentionne une deuxième fois (soit : deux fois de trop déjà) cette expression confuse et si lourde d’analogies funestes (cf. le « problème juif » des années 20-30). Or, dans l’ordre des raisons qui m’obligent à condamner la plupart des « solutions au problème tsigane » en circulation dans le discours médiatique, l’une d’elles, de par son caractère a priori, s’impose comme la première, et c’est qu’il n’y a pas de problème tsigane. Non seulement, en dehors de quelques mises en scènes pénibles d’un despote en perte de vitesse, il n’y en a pas en France (cf. ici même : http://korkorezhau.blogspot.com/2010/09/absurdistan-note-2-coulisses-du-show.html), mais il n’y en a pas davantage en Roumanie. Les phénomènes auxquels on fait généralement allusion sous ce nom se résument, du point de vue des causes, à :

* la déréliction accélérée des structures étatiques roumaines, et notamment du maintien de l’ordre : ce qui rend l’existence d’une minorité délinquante au sein de l’ethnie tsigane particulièrement insupportable pour le roumain du peuple dans la Roumanie des 20 dernières années, c’est avant tout le niveau pratiquement nul de protection légale auquel il peut désormais prétendre en contrepartie de l’accomplissement de ses devoirs civiques (et notamment fiscaux). Il faut être journaliste roumain, idiot ou perfusé à l’héroïne pour penser que la corruption et l’incompétence de la police et de la justice roumaines (institutions dans lesquelles le niveau de représentation de ladite ethnie est nul) seraient dues aux tsiganes. Que certains tsiganes (comme certains roumains, hongrois etc.) en profitent, c’est certes condamnable, mais malheureusement naturel et inévitable : cela relève de l’ordre des conséquences. Tout le reste, ce sont les sophismes par lesquels la petite bourgeoisie roumaine se défausse sur une minorité ethnique des résultats de son apathie et de sa complaisance envers un état crapuleux.

* au naufrage démographique des populations non-tsiganes du Bassin des Carpates, qui déséquilibre le fonctionnement de relations parfois séculaires (et pour la plupart, sinon harmonieuses, tout du moins stables) entre sédentaires de vieille date et nomades ou post-nomades. De ce point de vue, en dépit des droits historiques que confèrent à mon sens aux tsiganes l’ancienneté de leur enracinement européen et leur attachement majoritaire (et sincère !) au christianisme, leur « problème » n’est autre que le « problème » des immigrés récents d’Europe occidentale – c'est-à-dire une projection en creux du véritable problème : le problème français, allemand, hongrois, roumain… le problème de l’humanité occidentale décérébrée, déchristianisée, décimée par le malthusianisme petit-bourgeois, le problème d’une civilisation guidée vers le suicide de masse par des élites nihilistes.

L’école, dans laquelle un jacobinisme à valeur muséographique feint de voir une solution est d’ailleurs une partie de ce problème : parallèlement aux mass-médias, elle constitue depuis longtemps l’un des canaux de transmission de l’infection nihiliste, en minant la culture communautaire (rebaptisée « superstitions », « préjugés », « dialectes » etc. par les hussards de l’individualisme petit-bourgeois) pour développer l’esprit de compétition, la discipline et le respect des autorités allogènes imposées.

Dans cette perspective, il devient non seulement possible, mais aussi hautement nécessaire de préciser le contenu réel de « l’intégration », c'est-à-dire les résultats réellement prévisibles, quoique soigneusement occultés, de la politique qui en fait son slogan : de tous ces enfants tsiganes actuellement sous-scolarisés, faire, comme en Hongrie, des consommateurs roumanophones, « intégrés » à la pseudo-culture sinistrée de la majorité nihiliste, mais toujours marqués racialement, et d’autant plus réduits à merci qu’ils ne peuvent plus compter sur les réseaux, les savoirs et les valeurs de la tradition.

En effet, n’importe quelle étude honnête révèlera qu’à niveau socio-économique comparable, les tsiganes de Hongrie sont plus et mieux scolarisés que ceux de Roumanie, ce que traduit le fait constatable avec un minimum d’intuition linguistique, à n’importe quel coin de rue de Józsefváros et de Turda, que les tsiganes de Hongrie sont pour la plupart magyarisés (monolingues en hongrois, ou dans un créole très proche du hongrois standard), tandis que ceux de Roumanie conservent pour la plupart l’usage de leur langue patrimoniale (et, détail intéressant : ceux qui l’ont perdue l’ont souvent remplacée par le hongrois, dans des zones à peuplement majoritaire hongrois, comme la Siculie).

Par ailleurs, il est de notoriété publique que les tensions xénophobes entre population majoritaire et minorité tsigane sont bien plus fréquentes et bien plus graves en Hongrie qu’en Roumanie. Curieusement, tout le monde s’abstient soigneusement d’en tirer des conclusions, si ce n’est celle, hautement scientifique et extrêmement populaire depuis que les grands capitaux taxés par le Fidesz ont lâché leur meute médiatique sur Vikor Orban, que les Hongrois sont de sales fascistes.

Pourtant l’interprétation des faits est d’une limpide simplicité : l’encadrement des tsiganes par l’institution scolaire telle qu’elle existe en Europe du Sud-Est renforce le plus souvent leur marginalisation et leur précarisation.

Ayant passé des années à la tête d’une PME en Roumanie, j’ai payé (assez cher, d’ailleurs…) pour savoir qu’après liquidation des couches artisanales (souvent allogènes : hongrois, allemands) de la population urbaine par le régime Ceauşescu, les derniers artisans réellement professionnels (au sens du know-how autant que du point de vue du Beruf) de Roumanie qui ne se soient pas encore expatriés sont pour la plupart tsiganes. Même à défaut d’entreprises inscrites au Registre du Commerce et de personnalité juridique, c’est à eux que même les institutions publiques ont recours quand elles procèdent à des travaux réclamant du savoir-faire et que leur budget ne leur permet pas d’avoir « tout naturellement » recours à l’import. Pour citer un cas des plus concrets : en Transylvanie centrale, c’est aux tsiganes zingueurs de l’ethnie Gabor que les enfants roumains et hongrois des écoles communales doivent d’avoir un toit et des gouttières au-dessus de la tête pendant qu’ils écoutent un instituteur sous-formé et sous-payé leur débiter des âneries nationalistes.

Or ces tsiganes, pour la plupart, sont tsiganophones et n’appartiennent pas à la frange « intégrée », c’est-à-dire transformée en lumpen-proletariat roumanophone périurbain. Ces familles étant souvent relativement aisées et totalement sédentaires, elles seraient les seules réellement exposées (car possédant des bien saisissables) à un programme de coercition scolaire. Le plus tragiquement drôle, c’est qu’à la différence du lumpen-proletariat tsigane qui a massivement recours au « travail » (mendicité et vol) des enfants, ces familles-ci manifestent même souvent une tendance spontanée à scolariser leurs enfants lorsqu’ils ne sont pas (encore), ou qu’ils ne sont plus nécessaires aux travaux artisanaux ou domestiques. Hélas, l’existence de cette strate sociale ni opulente, ni misérable, ni maffieuse ni migrante (et pourtant loin d’être minoritaire) au sein de la minorité tsigane de Roumanie est constamment occultée, aussi bien par les élites roumaines, qui, vivant mentalement dans une série télévisée américaine, voudraient (dans un pays sans industrie…) voir des tsiganes ingénieurs pour considérer comme réussie leur « intégration », que par les gauchistes occidentaux et leurs alliés du « monde associatif tsigane » (dénué de toute représentativité au sein du monde tsigane), qui ont absolument besoin d’images bien calcuttiennes de « victimes sociales » pour actionner la pompe à subventions… dont ils vivent.

En revanche, nul besoin de mon passé d’entrepreneur obscur et malheureux pour savoir qu’à part l’alphabétisation, l’école roumaine (à supposer que cette institution de gardiennage de mineurs en plein effondrement mérite encore ce nom) ne propage aucun des savoirs qui manquent réellement aux jeunes tsiganes pour entrer en complémentarité avec la société roumaine actuelle : non seulement elle tourne résolument le dos à l’enseignement technique dont la Roumanie des métiers sinistrés aurait tant besoin, mais elle n’éduque pas davantage la jeunesse de Roumanie à l’exercice des droits et des responsabilités démocratiques récemment acquis, au droit des ménages et des entreprises, à la lecture critique de l’information et à la participation civique. Bref : l’école roumaine forme, dans le meilleur des cas, de la chair à call center pour peupler les malls lors des soirées de week-end dédiées à la consommation low budget, et le plus souvent de futurs travailleurs non qualifiés, ou qualifiés pour des tâches inexistantes en Roumanie, qui alimenteront la pompe à main-d’œuvre cheap des métropoles néocoloniales. A supposer que les jeunes tsiganes souhaitent (mais on se demande vraiment pourquoi ils le souhaiteraient…) partager ce sort ô combien enviable, l’exemple hongrois incite à penser que le racisme des roumains ne leur permettra pas de toucher les dividendes de ce ralliement au modèle majoritaire.

Mais les contrevérités ont la vie d’autant plus dure que le débat rassemble le plus souvent, autour d’une table richement garnie de subventions, des « experts en intégration » occidentaux triés sur le volet parmi tous ceux qui, non seulement ne parlent pas romani, mais ne comprennent même pas un traître mot de roumain, et des roumains de la petite bourgeoisie intellectuelle, dont les contacts avec leurs concitoyens tsiganes se limitent très souvent à une coexistence haineuse avec quelques parias entretenant sur la voie publique le cliché du tsigane mendiant, et à la consommation (d’ailleurs perversement avide) d’une sous-culture néo-tsigane médiatisée par la télévision.

Je profite donc de ce billet d’humeur pour lancer, aux uns comme aux autres, une invitation : si vous passez par la Transylvanie, suivez-moi chez les chaudronniers Gabors de Crăciuneşti, chez leurs cousins que l’exode rural a conduit jusqu’à Oradea, chez les tsiganes musiciens de Pălatca et de Ceauaş, venez me voir à Mera (où tout le haut de ma rue est peuplé de tsiganes)। Si vous aimez cuisiner et appréciez le bel objet, mon ami Lajos Gabor forgera sous vos yeux un couteau de maître et le violon de mon ami Florin Codoba acheminera jusqu’à vos oreilles les trésors du baroque paysan européen, tel que vous ne les entendrez jamais dans l’ennui stérile et métronomique des auditoriums de Bucarest. Ces jeunes pères de famille trilingues, qui envoient d’ailleurs leurs enfants à l’école, manquent rarement de travail CAR ils ont eu la prudence d’apprendre, en humbles compagnons, le métier de leur pères et de leurs oncles, pendant que d’autres membres de leur ethnie, à l’école, apprenaient juste assez de français pour tendre la main dans le métro.

A la différence du prétendu « problème tsigane », le bien réel problème roumain (et hongrois...) porte en lui-même, à pas si long terme que ça, sa propre solution : l’extinction naturelle et méritée du peuple roumain, qui ira rejoindre dans les caveaux de l’archéologie tous les peuples sans foi, sans chants, sans danses et sans honneur. Biologiquement condamné, il lui reste la possibilité de transmettre à une partie du jeune et prospère peuple tsigane, héritier naturel de son territoire, sa langue : d’ores et déjà, une grande partie des roumanophones de ce monde (dont certains des plus illustres, mais j’éviterai ici de citer des noms…) sont de race tsigane – ce qui m’a amené, dans un manifeste publié ici même, à parler de « société créole » (http://korkorezhau.blogspot.com/2010/09/fara-numar-pour-un-bolivarisme.html). Le linguiste que je suis ne peut que se réjouir de cette possibilité de survie offerte à la langue dans laquelle Caragiale, Blaga, Stănescu et Cărmăzan ont confié leur pensée au papier. Mais j’ai aussi suffisamment étudié la langue romani, suffisamment entendu de doinas et de contes tsiganes pour savoir que cette culture dont « l’intégration » sonnerait nécessairement le glas mérite au moins autant la pérennité que celle – souvent infectée par l’académisme petit bourgeois de facture française, et l’épigonisme navrant des élites postcoloniales – dont le roumain scolaire est le vecteur.