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mercredi 15 août 2012

Claude Karnoouh et ses ennemis préférés


Sur l’Invention du Peuple



Je reproduis ici, avec de menues modifications, l’original française de cette recension initialement écrite (et traduite en roumain) pour la revue Cultura, à l’occasion de la publication en langue roumaine de l’Invention du peuple, pièce maîtresse de l’œuvre théorique de Claude Karnoouh.
Rien n’incite à beaucoup d’optimisme concernant la réception de cet ouvrage dans le pays qui lui fournit pourtant l’essentiel de sa matière, tout comme, à partir de l’âge adulte, il a fourni celle de la vie de son auteur – et de la mienne –, jusqu’à devenir notre seconde patrie : la Roumanie.
Et ce, avant tout, parce que le type d’homme et de caractère qu’illustre Claude Karnoouh – celui du grand bourgeois lettré de tempérament aristocratique – y est pour ainsi dire inconnu. Entre ses phanariotes du concept, conservant dans les ors de la culture institutionnelle l’humilité presque paysanne des princes du sang, et ses fils de popes venus jouer les Rastignac sur Universităţii, la Roumanie peut tout au plus comprendre un dandysme dont le susnommé n’est certes pas exempt, et dont l’essence s’épuise dans le choix des vêtements les plus exquis (lors de notre dernière discussion de visu, Claude Karnoouh portait une veste en tweed dont je possède la pareille, et que j’estimais jusqu’alors introuvable, pour l’avoir débusquée au marché aux puces de Cluj), des bijoux les plus rares et autres œuvres des arts ruraux et urbains – que l’intéressé connaît, l’un comme l’autre, comme le fond de sa poche. Or c’est bien de Claude Karnoouh qu’il est question dans cet ouvrage initialement écrit comme thèse d’anthropologie, au moins autant que le très populaire chef-d’œuvre de son maître en ethnologie, Tristes tropiques, est aussi un livre sur l’homme Levy-Strauss – et pour les mêmes raisons.
Mais en plus de sapes, de bijoux et de paysans – voire même davantage –, pour vivre et s’épanouir, un aristocrate a besoin d’ennemis. Caractérisée par un conformisme mental et une misologie sans exemple depuis la Renaissance, notre époque, certes, lui facilite dangereusement la tâche. La vilaine habitude d’appeler un chat un chat, notamment, fait de Claude Karnoouh l’objet de certaines admirations et de quelques affections solides, mais aussi de haines nombreuses et souvent proches de l’hystérie. Qu’à cela ne tienne : ni psychologue ni cosméticienne, le philosophe n’est pas là parmi nous pour créer du confort mental ou limer les griffes de pseudo-conflits destinés à pérenniser le consensus sous-jacent. Qu’il agisse par vocation sacrificielle, par masochisme ou sous l’effet d’une digestion acide, à la rigueur, qu’importe : le philosophe est celui qui rompt le cercle des politesses euphémistiques et met – avec le plus de précision, de profondeur possible – le doigt dans la plaie.
Des nombreuses compositions auxquelles se prête la présentation de cet ouvrage, j’ai donc choisi celle consistant à sérier les peuples, les écoles et les individus auxquels il a l’heur et la manière de déplaire : d’une part en Occident et notamment en France, d’autre part en Roumanie, et plus largement dans l’Europe danubienne.

***

Ce qui fait de Claude Karnoouh plus qu’un spécialiste, plus que l’homme d’une ou deux thèses, plus qu’un universitaire – en un mot : ce qui en fait un penseur –, c’est pour moi avant tout son aptitude et sa propension, pour reprendre les mots de Nietzsche, à « penser contre soi ».
Bourgeois issu de l’exil juif d’Europe oriental, il était en principe du bois dont la République tire ses meilleurs censeurs, tribuns réformistes et autres petits et moyens producteurs de théodicées des faits accomplis – tant elle aime s’entendre confirmer par des bouches étrangères le bien-fondé universel de tous les préjugés constitutifs du chauvinisme paradoxal de ces villageois de l’universel que sont les Français –, et n’aurait pas manqué de raisons somme toute honorables pour pratiquer une germanophobie élégante, associée comme d’habitude à une bonne dose de méfiance pour le monde slave et les autres peuples d’Europe centrale et orientale. Herder, entend-on souvent en France, c’est l’ancêtre du Blut und Boden allemand. En Europe centrale – surtout celle de l’après-90 –, l’adoption de cette idée reçue lui aurait d’ailleurs très certainement valu la sympathie des salons européanistes, où tous ceux qui n’ont pas (encore) réussi à se faire coopter par des universités nord-américaines ou anglaises se désolent à longueur de zsúr, comme les Aufklärer de 1760 (quoique autour de tables généralement moins bien garnies) d’avoir à poursuivre leur précieuse existence cosmopolite et raffinée au milieu de ces brutes incorrigibles : le roumain, le polonais, voire – Dieu nous en garde ! – le hongrois.
Eh bien non. En pleine victoire (définitive, nous assurait alors le bien versatile Fukuyama) de l’Occident sur un bloc soviétique en pleine déréliction, depuis Paris, Claude Karnoouh glisse dans son Invention du Peuple – que les maximalistes chauvins de Bucarest, qui peuvent maintenant la mésinterpréter directement en roumain, ne manqueront pourtant pas de dénoncer comme un attentat trotskiste contre leur panthéon national – une apologie en bonne et due forme de Herder. Sans enthousiasme naïf, il démontre sèchement que le herderisme, à la hauteur des temps, était, dans l’éventail des idéologies disponibles, la seule philosophie politique adaptée à la situation coloniale avant la lettre dans laquelle le développement du capitalisme mercantile, puis industriel d’Europe occidentale relègue peu à peu l’Europe danubienne entre le XVIIe et la fin du XIXe siècle.
Car Claude Karnoouh, renégat du PCF et persona non-grata dans l’âge d’or de Ceauşescu, n’a néanmoins jamais renié le marxisme, ni oublié les leçons de Lénine dans l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme : dès les débuts de la révolution capitaliste – quoiqu’il faille attendre la généralisation de la démocratie parlementaire et l’apparition de mouvements ouvriéristes, puis de leur antithèse réformiste pour rendre le phénomène politiquement visible – et jusqu’à l’aube (que nous vivons actuellement) de ce que j’appelle généralement le capitalisme zombie, la ligne de partage que la marchandise et son système de prédation sociale fait passer entre les hommes ne sépare pas seulement des classes sociales (dans les pays industrialisés), mais aussi – je dirais même, au cours du dernier siècle : surtout – des peuples ; or, cette ligne, qui court souvent entre deux continents ou sous-continents (le long du Rio Grande ou de la Méditerranée, par exemple), peut aussi partager un seul et même continent : l’Europe, où, alors même que le colonialisme ultramarin n’en était qu’à de timides débuts, « l’héritage judéo-chrétien » dont se gargarisent aujourd’hui si vainement divers penseurs à gages n’a pas empêché les armées « libératrices » de Napoléon 1er – comme plus tard les cohortes « antibolchéviques » de son grand admirateur Hitler – de faire sentir au paysan et à l’artisan saxon, tchèque ou juif de Galicie la cherté (redécouverte entre temps par beaucoup d’irakiens, d’afghans et de libyens) d’une « liberté d’importation ».
Car, chez Karnoouh, à la leçon intellectuelle et planétaire de l’Indochine, de l’Afghanistan et de l’Algérie (cette dernière apprise, en ce qui le concerne, de très près) s’ajoute, depuis ses nombreux et longs séjours transylvains des années 1970, l’expérience fondatrice, baptismale, stricto sensu archaïque qui – par-delà des différences d’origines et de perspectives souvent profondes – soude la petite « franc-maçonnerie » hétéroclite dont j’ai aussi le bonheur de faire partie, avec Bob Cohen, Bernard Houliat et quelques autres apatrides volontaires partis sur les traces de Bartók : la connaissance intime et directe des communautés rurales traditionnelles de Transylvanie, telle qu’on n’y accède qu’au prix d’une coexistence prolongée, impliquant aussi, à travers l’apprentissage de leurs diverses langues et dialectes, un réapprentissage de la vie hors des cadres créés par l’individualisme et la civilisation marchande. Pareil à ce Marx réac qui, au détour d’une analyse macroéconomique, nous laisse entendre qu’il a encore connu – et regrette amèrement – l’époque des vêtements en lin et de l’alimentation populaire équilibrée héritée de la polyculture de subsistance (plus tard abolis par le tout-coton et le tout-patate de la rationalisation industrielle), Karnoouh, parisien sophistiqué, laisse poindre dans son roumain rocailleux des régionalismes du Maramureş, souvenirs de ces années passées de l’autre côté du miroir de la modernité, parmi des hommes pour qui le quotidien et la fête, l’amour, le travail, la famille, la naissance et la mort, mais aussi – pour revenir au thème central de l’ouvrage – la personne, l’autre et le groupe se chargent de valences bien différentes de celles du vécu moderne, puis postmoderne occidental ou de leur imitation maladroite et zélée par les couches urbaines de la population roumaine.

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Et, si Claude Karnoouh excelle à rappeler à nos compatriotes français et occidentaux – auxquels ce livre s’adressait au premier chef – des vérités désagréables, pour ce qui est des ténors de l’intelligentsia roumaine d’avant et d’après 1990, on peut carrément dire qu’il les mouche. Montrant la parfaite continuité de ce que j’appellerais la spectacularisation de l’ethnique des auteurs du Mémorandum transylvain jusqu’au national-communisme de N. Ceauşescu – et dénonçant ainsi en creux l’inexistence d’une réelle pensée marxiste dans un pays historiquement bloqué sur les acquis technologiques et philosophiques du préromantisme :
« En Roumanie, après la décennie de l’Internationale stalinienne (1948-1958), les régimes communistes successeurs ont su parfaitement instrumentaliser le folklore et lui redonner la place que les théories politiques de l’ethnie-nation du XIXe siècle lui avaient assignée. L’organisation du folklore à l’échelle de la nation, inclu dans un tout organique et hiérarchisé au travers du Parti-nation, accomplit le programme que beaucoup d’intellectuels nationalistes du XIXe siècle lui avaient tracé. » (p. 140)
 – il renvoie plusieurs générations de rhapsodes dâmbovitsiens du « communisme » et de « l’anticommunisme » au néant dont leur psittacisme ne s’est en réalité jamais vraiment distingué. Et comme si ce démasquage brutal n’était pas assez douloureux pour un pays qui tient d’autant plus viscéralement à sa droite et à sa gauche qu’il n’en a jamais eu, il enfonce le clou en repérant – dans une sociologie des élites qui n’a pas vraiment changé depuis Micu Klein – l’origine infrastructurelle exacte de cette idéologie :
« Au début du XIXe siècle, cette élite intellectuelle roturière présente les traits d’une couche sociale intermédiaire entre le pouvoir impérial et/ou féodal et la paysannerie, véritable embryon d’une classe moyenne ethnico-nationale en des pays où l’artisanat et la bourgeoisie sont soit absents soit réduits et allogènes.
D’où une telle couche sociale, une société de clercs, peut-elle tirer ses moyens de subsistance? Des prébendes de l’État bien évidemment. Et, pour cela, que lui faut-il ? une existence politique ! » (p.109, c’est moi qui souligne)

Parisien cosmopolite, grand voyageur qui devait, pour sa retraite, retrouver nostalgiquement le Bucarest de ses débuts danubiens trente ans plus tôt, et qui, pendant ses années d’interdiction de Roumanie, a beaucoup coqueté avec Budapest, Claude Karnoouh est comme moi un fils adoptif de la Transylvanie. Subtilement rééduqué – tant en roumain transylvain qu’en hongrois local – par cette province indécrottablement polyglotte, héritière inconsolable de l’Etat féodal le plus durable de la région, par sa paysannerie installée dans un mépris tranquille de l’histoire, par ces continuateurs inconscients (ou peut-être pas ?) de l’esprit baroque qu’étaient les pflasteristes de Cluj et par ces « femmes de Transylvanie » que devait plus tard chanter l’aradois Zsolt Karácsonyi, Claude Karnoouh était donc paradoxalement préparé par ses origines adoptives à ne pas faire grand cas de ces simplifications unificatrices du nationalisme, dont la production en série constitue depuis bientôt deux siècles l’objet d’activité principal des usines folkloristes, ethnologiques et dialectologiques de Budapest et de Bucarest.
Si l’éternité est née au village, alors l’éternité (pour Karnoouh : l’archaïque) est avant tout locale, familiale, tribale, et – si c’est d’Europe danubienne qu’il est question – syncrétiquement païenne et chrétienne. Elle raisonne par proximité, étant, pour employer un mot que le jeune et brillant Valentin Trifescu a récemment eu le mérite d’acclimater en roumain, essentiellement campaniliste. Mais, une fois qu’on l’a soulagé des cocardes dont l’affublait l’Aufklärer herderien, encore faut-il libérer aussi le sauvage des séquelles de son objectivation orientaliste, du folklore au sens français, et extraire son campanilisme de la gangue de l’esprit de cloché : si le sens de sa geste n’est généralement pas celui que voulaient lui assigner les catholiques néologiques (contre-réformés ou uniates) et les orthodoxes réorientalisés des élites nationalistes transylvaines, le paysan traditionnel n’est pas pour autant étranger à la transcendance ; mais cette transcendance est celle d’un quotidien perméable au divin, qui n’a donc généralement pas besoin – comme l’homme moderne – de spectaculariser ses rituels pour en percevoir le sens – dont les rituels doivent même essentiellement leur essence rituelle au fait qu’ils ne comptent que des participants (initiés ou destinés à l’être), et qu’aucun des célébrants n’a donc l’occasion de poser en acteur devant des spectateurs (touristes, ethnologues, politiciens de passage : Karnoouh, profanateur des dignités factices, est là pour nous rappeler l’identité structurelle de ces divers rôles sociaux) :
« Or, il est impossible d’assimiler la théâtralisation des rites à une sorte de digest de la Weltanschauung paysanne à l’usage de spectateurs étrangers au topos communautaire, car la volonté qui élabore cette monstration utilise les moyens stylistiques et la rhétorique de la tradition savante du théâtre, de la danse, voire du drame lyrique. » (p. 166)

Découvrant sur le tard, en traduction roumaine, cette œuvre majeure de Maître Karnoouh, j’ai eu la stupéfaction d’y trouver, incidemment couchées sur le papier au détour d’une réflexion philosophique à l’époque où j’en étais encore à découvrir, sous les espèces de M. Dinescu vociférant en noir et blanc dans le téléviseur familial, l’existence du peuple roumain « quelque-part derrière le rideau de fer », mes propres conclusions, les conclusions de ces dix dernières années, consacrées à l’étude de la danse traditionnelle et folklorique en Transylvanie.
Aux noces paysannes transylvaines, sources d’une bonne partie du répertoire de Chantons la Roumanie et de ses sous-produits ultérieurs, tous les individus en âge de danser dansent, c’est une question d’étiquette, de respect à manifester à l’égard de ses hôtes ; fournie par l’orchestre tsigane le plus proche, la musique est toujours celle du village, et les autochtones dansent sur cette musique des pas locaux (que le folklorisme – sous l’influence du schéma conceptuel de la danse chorégraphiée – lui attribuera plus tard en propre, essentiellement), mais les « étrangers » (d’autres ruraux, généralement de villages voisins, arrivés là à la faveur de l’exogamie) doivent aussi danser, et dansent donc tranquillement leurs propres pas, accompagnés de leurs propres figures, en s’adaptant (facilement, compte tenu de la relative uniformité des schémas rythmiques) à la musique locale. La danse est presque toujours pratiquée sous forme de suites, l’expression « une danse » faisant en réalité référence à la série codifiée de 3 à 8 danses (en fonction des villages) qu’un même danseur devra danser avec sa cavalière une fois qu’il l’a invitée à danser : en général, la suite commence par une danse de garçon – seul moment stricto sensu spectaculaire du rituel – au terme de laquelle les couples se forment, pour aussitôt se lancer dans une danse lente propice à la chanson (de-a lungu, cigánytánc, akasztós), suivie de danses plus rythmées et plus riches en figures (învertita, bătuta, csárdás, szökős…), dont la série culmine presque toujours dans une danse rapide (cel iute, des, szapora, friss), dans lesquelles réapparaissent souvent, à titre d’ornement final, les figures masculines. L’immense majorité des types de danse documentés chez les danseurs vernaculaires est relativement pauvre en figures (en moyenne une demi-douzaine), et tout laisse penser que le répertoire des figures, à l’intérieur d’une seule et même communauté villageoise, donnait lieu à une grande variation individuelle, chaque danseur sélectionnant, au cours d’un processus d’apprentissage par la pratique, celles qui lui vont le mieux, en fonction de sa constitution et de son caractère.
On retrouve donc des traits culturels définitoires des couches possédantes (petits propriétaires fonciers) de la paysannerie européenne : la tolérance et l’inclusion chrétiennes (tous doivent danser, mais chacun peut danser à sa guise, à condition de ne pas perturber le rythme général), l’individualisme familial (on danse préférablement avec sa future, sa femme, sa belle-sœur etc., très souvent en reproduisant des figures apprises de son père et de son grand-père, avec une curiosité teintée de méfiance pour les trouvailles d’autres familles). Mais aussi d’autres, plus anciens, païens, hérités de rites orgiaques : exclamations rimées poussées en chœur par les femmes pour accompagner les danses de garçon, elles-mêmes inspirées d’anciennes danses guerrières, soulèvement indécent des jupes féminines sous l’effet de la force centrifuge créée par les virevoltes, etc..
Puisant à pleines mains dans cet opulent répertoire vernaculaire, le folklorisme – et notamment le revival folk connu dans le monde hongrois sous le nom de mouvement táncház (récemment « labellisé » par l’UNESCO) – l’ont réinterprété et recréé conformément à l’habitus (urbain, industriel et nationaliste) de ses promoteurs, sous le signe de l’identité et du spectacle. En dépit de tous les effets de continuum géographique observables, un type de danse donné, une fois convenablement documenté dans un village V, est promu au rang de « danse de V » ; le processus d’apprentissage inversant le rapport numérique traditionnel entre initiés et non-initiés (au village, quelques jeunes apprenaient pendant les noces, en observant un grand nombre d’adultes – dans le revival, un couple d’enseignants transmet une danse à un groupe pouvant aller jusqu’à la centaine), la transmission collective et mécanique de cette danse lui confère une uniformité jadis inconnue ; au lieu de se laisser inspirer par la musique, les danseurs (qu’ils aient été cooptés pour la scène ou non) tendant à reproduire « de tête » des séries chorégraphiques figées. Et comme, dans la plupart des cas, les néo-danseurs ne sont pas issus du village d’où provient la danse qu’ils apprennent, ils ne développent par rapport à ce village – dont ils perpétuent pourtant une tradition singulière – qu’une identification générique, passant par le filtre de la « nation » commune (hongroise en l’occurrence) ; du coup, danser les pas « du » village V sur la musique du village W semble déplacé, et l’idéologie du mouvement valorise l’aptitude – assez peu documentée chez les danseurs vernaculaires – à apprendre « fidèlement » « plusieurs » danses, c’est-à-dire les danses « de » plusieurs villages.
Cette exigence rejoint tout naturellement un des critères esthétiques du folklore-spectacle : tandis que les paysans, sans arrêt requinqués par de nouvelles doses de cochonnailles et de gnôle, ne se lassent qu’au bout de deux, parfois trois jours de danser « la même » danse (la seule qu’ils connaissent), les salariés urbains, somnolents après leur journée de travail chronométrée, une fois assis, risquent assez vite de s’endormir dans la salle de spectacle ou devant leur téléviseur, si un même numéro se répète. On entre ainsi dans l’espace de la curiosité, où le crédo nationaliste, paradoxalement, épouse – au stade de la reproduction commerciale – la structure taxinomique des collections érudites pour « célébrer la diversité » de ce qu’il a préalablement – au stade de l’étude et de la conservation – piétiné au nom du mythe de l’ontogénèse nationale unique.
« La cueillette muséographique d’une part et l’exposition de l’autre rééditent cette union de la science et de l’esthétique déjà rencontrée dans la « poésie populaire ». Aux savants la tâche de construire des séries comparatives toujours étrangères aux cat é go ries indigènes, aux esthètes-muséographes (souvent la même personne) celle de présenter une sélection d’objets qui tend à abolir cette multiplicité du semblable pour lui faire acquérir des qualités qui n’étaient auparavant réservées qu’aux trouvailles archéologiques et aux œuvres plastiques conçues à cet effet. Il est là une sorte de confirmation a contrario de la valeur de l’aura de l’objet rural. Car, pour ce qui concerne le populaire, la constitution de séries construites sur des analogies formelles vise à détruire tout ce qui permet une intelligence de la clôture spatiale de tel ou tel objet tandis que la mise en scène muséographique de quelques objets sélectionnés pour la virtuosité de leur exécution tend à annihiler la représentation de la multiplication infinie des objets au profit de l’unicité de l’objet d’art. » (p. 159)
« Transplantée » en ville, chaque danse ne survit que dans sa variante la plus riche en figures, et les danses (notamment lentes) structurellement peu propices à l’accumulation des figures tendent à disparaître du répertoire personnel des néo-danseurs, pour ne survivre (provisoirement) que dans le cadre de chorégraphies pour la scène. Au terme (jamais atteint) du mouvement de reconquista folk dans la société hongroise (et, subséquemment, d’acculturation du répertoire paysan par l’habitus industriel massifié), c’est la danse de couple elle-même qui semble menacée d’extinction (comme dans les boites de nuit disco et techno), phagocytée d’une part par la danse de garçon (support idéal pour les valeurs de sport-compétition et d’individualité spectaculaire de la modernité), d’autre part par les danses collectives de type balkanique, vernaculairement attestées en monde magyarophone presque uniquement dans les marches moldaves (pays Csángó), mais que le protochronisme more ungarico revendique comme élément de la « culture originelle » des hongrois nomades…

Et là aussi, pendant que les narodniks, une fois le grand œuvre de la muséification parachevé, s’enlisent dans les sables mouvants d’une esthétique qui – une fois occulté le sens originel, rituel et fonctionnel de ces danses – ne peut que mimer pitoyablement les catégories des canons artistiques bourgeois (en l’occurrence, du ballet), les rares européanistes égarés dans ce phalanstère en bottes de cuir – et parfois superficiellement frottés de marxisme – passent le même minerai frelaté à la moulinette de l’Ecole de Prague : au lieu des « jugements de valeur » préscientifiques de la vieille école romantique, eux mettent à jour des « structures » formelles d’autant plus universelles qu’elles sont (comme les figures acrobatiques, fondamentalement sportives, du ballet bourgeois) vides de sens.


***

Reste donc à souhaiter qu’après avoir blessé pas mal d’occidentaux dans leur bonne conscience crypto-coloniale et énervé plus d’un nationaliste roumain dérangé par cette science critique dans sa récitation béate des mantras protochroniques, cet ouvrage apparaisse aussi, le plus vite possible, en hongrois, pour donner au réveil ethnique hongrois – que l’auteur, là encore, s’est récemment refusé à bombarder en piqué à l’unisson d’une presse occidentale trop unanime pour être sincère – l’occasion d’affiner un peu ses théories souvent bien lourdes de naïvetés romantiques. Je souhaite à l’auteur autant d’ennemis grossmagyars que de détracteurs roumains et français, et espère échapper moi-même d’ici là aux tentatives d’assassinat, pour pouvoir signer la préface de la traduction hongroise.

samedi 17 décembre 2011

Carpates 2011 : la foire aux passeports



Parés d’images assez divergentes – pour le meilleur comme pour le pire – dans la presse occidentale, l’homme fort de Bucarest et le nouveau premier ministre hongrois ont néanmoins un point commun peu ou mal connu à l’Ouest : une politique de grandeur nationale qui, tout en créant un potentiel de tensions entre les deux pays, a paradoxalement pour conséquence immédiate de rapprocher stratégiquement les deux leaders, jusqu’à faire d’eux des alliés objectifs.

Viktor Orbán, premier ministre en Hongrie depuis mai 2010, est surtout connu à l’Ouest du fait de campagnes polémiques lancées contre son gouvernement par de grands groupes de presse occidentaux, notamment à cause de ses initiatives (pourtant imitées aujourd’hui au plus haut niveau de l’UE) en vue de mettre à contribution le monde de la finance pour contrer les effets de la crise économique. Souvent exagérés par amalgame avec les aberrations xénophobes de l’extrême-droite hongroise (représentée au Parlement, mais non dans le gouvernement Orbán), les tendances autoritaires du régime Orbán sont indéniables, mais surmédiatisées au détriment d’autres évolutions comparables de pays de la région – notamment en Roumanie, où Train Băsescu, président de la république depuis 2004, (réélu en 2009), surtout depuis la rupture de son parti PDL avec les libéraux du PNL, présidentialise à vue d’œil le système politique, contrôle directement ou indirectement au moins 80% des médias nationaux et menace régulièrement l’indépendance (toute relative) des médias « dissidents ».
En occident, l’image médiatique de Train Băsescu comme président bonhomme et vaguement inefficace (gaffes, alcoolisme, népotisme etc.) est principalement conditionnée par le traitement médiatique superficiel de problèmes internes (pauvreté, corruption, non-accession à l’espace Schengen, etc.), et notamment de ceux qui « se déversent » dans les zones plus aisées de l’espace communautaire (problèmes des migrants tsiganes roumains, notamment en France et en Italie).
Ces constructions médiatiques, fondées sur les besoins de problématiques partisanes internes aux Etats occidentaux, cachent de nombreux aspects importants des régimes en question, notamment en matière de politique extérieure et régionale – domaine dans lequel T. Băsescu, comme on le verra ci-dessous, est loin d’être inefficace, et dans lequel les innovations déstabilisatrices du régime Orbán n’ont pas grand-chose à voir avec la question tsigane ou la liberté de la presse. Elles cachent notamment une politique de grandeur nationale, présente dans le discours électoral des deux stratèges, et dont la mise en œuvre bien avancée – se heurtant à moins de contraintes macroéconomiques que d’autres éléments de leurs programmes – restera probablement une partie essentielle de leur legs historique.

Commençons néanmoins par souligner quelques différences importantes : l’un et l’autre issus de « révolutions oranges », Băsescu et Orbán ont, depuis leurs débuts dans une opposition pro-occidentale aux régimes post-nomenclaturistes des années 1990, beaucoup évolué, en partie dans des directions opposées : tandis que T. Băsescu continue à faire de l’OTAN (pour qui son pays est d’une certaine importance stratégique) et de la russophobie (1) les piliers de sa politique extérieure, Orbán, tout en bouclant une présidence tournante exemplaire de l’UE (2), se tourne de plus en plus vers la Chine, mais aussi la Russie et l’Iran, à la recherche de partenaires susceptibles de le soutenir contre l’hostilité déclarée des régimes atlantistes. Porté au pouvoir par une vague d’indignation populaire contre la corruption et l’inefficacité du régime précédent, dominé par le Parti Socialiste Hongrois (3), il dispose – fait sans précédent dans l’histoire de la Hongrie démocratique – d’une majorité constituante des 2/3 au Parlement, et d’encore deux ans et demi de mandat pour mener à terme son programme. La légère érosion enregistrée depuis le début de 2011 dans la popularité de son parti démocrate-chrétien (FIDESZ) ne peut pas être comparée à l’effondrement de celle du PDL, sorte de « majorité présidentielle » sans réel programme politique créée par T. Băsescu (4), usé par 7 ans de pouvoir et en butte aux attaques d’une opposition déchaînée.

Ce qui, sans qu’on s’en rende réellement compte à l’Ouest, rapproche Băsescu et Orbán, c’est qu’ils appliquent l’un et l’autre, dans leur gestion du problème des populations roumaines et hongroises historiquement implantées au-delà de leurs frontières actuelles (5), la leçon apprise de Helmut Kohl. Discursivement justifiée par les thèmes nationalistes hérités des idéaux de Grande Roumanie et de Grande Hongrie (6), leur politique d’octroi de passeports roumains aux Roumains de République Moldave et de passeports hongrois aux « Hongrois de l’extérieur » (c'est-à-dire principalement à ceux de Roumanie) repose en grande partie sur un calcul politique : capitaliser électoralement sur la « reconnaissance du ventre » dont ont aussi fait preuve les Allemands d’URSS, de Roumanie et d’autres pays communistes et postcommunistes à l’égard de la CDU/CSU, qui avait permis leur migration vers la RFA (puis l’Allemagne unie). Mais, au-delà de l’idéologie et du calcul, les conséquences géopolitiques et culturelles à long terme de ces politiques restent difficiles à prévoir. Quoi qu’il en soit, la discussion de ce problème sera l’occasion d’un réexamen des données, souvent mal connues à l’Ouest, de la situation ethno-politique du Domaine Carpatique.


Panroumanisme en Moldavie

Cette politique est particulièrement problématique dans le cas moldave, où elle constitue le fer de lance d’une politique ouvertement annexionniste, dans la mesure où la République Moldave est un état roumanophone souverain où les Roumains ne peuvent pas être considérés comme une minorité. Compte tenu des nombreuses difficultés de la vie quotidienne en République de Moldavie (7) et de l’appartenance de la Roumanie à l’UE, cette politique – accompagnée par une politique relativement généreuse d’aide à l’implantation (logement, bourses universitaires etc.) en Roumanie – attire mois après mois des milliers de moldaves (8) en Roumanie – même si pour beaucoup, cette émigration n’est qu’un premier sas franchi en direction d’une installation en Europe occidentale (9). En d’autres termes : la Roumanie de T. Băsescu est actuellement l’une des principales portes ouvertes à l’immigration extracommunautaire. Paradoxalement, les leaders occidentaux préoccupés par les questions d’immigration n’en font guère mention, préférant critiquer sans aucune légitimité juridique l’afflux de tsiganes roumains (qui sont tous citoyens communautaires, et pour la plupart citoyens roumains depuis la création de la Roumanie !) (10)

Menaçant aussi à terme le statu quo politique interne de la République de Moldavie, exposée depuis longtemps à de nombreuses ingérences roumaines, la « politique moldave » de T. Băsescu se heurte aux intérêts stratégiques de la Russie, qui sous Poutine s’affirme comme le défenseur naturel des minorités russophones de Moldavie et de Transnistrie, et ne saurait tolérer l’idée d’une annexion qui se traduirait automatiquement par un nouveau déplacement de la frontière stratégique de l’OTAN en direction de ses propres frontières.


Externalisation du corps électoral

Cette politique est néanmoins « tolérée » par l’UE, où elle jouit probablement du soutien tacite du régime Orbán, lequel, en contrepartie, rencontre un minimum d’obstacles administratifs dans sa campagne de naturalisation des Hongrois de Transylvanie (11). Quoique facilitant effectivement l’émigration économique de ces derniers vers la Hongrie, cette « distribution » de passeports ne semble cependant pas devoir pour l’instant déboucher sur un exode massif (tout au plus sur une massification de l’effectif des saisonniers). Du coup, la politique de « responsabilité historique » prônée par Orbán débouche sur une reconfiguration du corps civique hongrois, dont une partie croissante est constituée de détenteurs de doubles citoyenneté (12), souvent sans domicile ni revenus fiscalisés en Hongrie. Cette situation, amplement dénoncée en Hongrie par les adversaires politiques du régime actuel, n’est cependant pas sans équivalent dans la région : le système électoral roumain, notamment, est fortement influencé par les effets du vote consulaire ou par correspondance de nombreux adultes roumains vivant et travaillant de façon quasi-permanente dans d’autres pays de l’UE (principalement Italie, Espagne et France), dont certains détiennent d’ailleurs déjà la citoyenneté (13).
Ce phénomène est aujourd’hui amplement commenté par la presse et l’opinion roumaines, marquées par « le scandale » des récentes élections présidentielles de 2009 : T. Băsescu avait alors dû sa réélection notamment au vote des Roumains de l’étranger, naturellement peu concernés par les décisions de politique fiscale et budgétaire assez impopulaires prises par le gouvernement à majorité PDL d’Emil Boc dans sa gestion de la crise économique, donc plus sensibles à l’argumentaire idéologique « anticommuniste » et grand-roumain du candidat Băsescu.
« Côté hongrois » : mus par la nécessité de fédérer leurs nouveaux électeurs extraterritoriaux, les partis politiques de Hongrie (FIDESZ en tête) se dotent en ce moment de représentations locales en Transylvanie (notamment au Pays Sicule (14)). En parallèle, la diplomatie souterraine du FIDESZ s’efforce de faire apparaître sur la scène politique minoritaire de Roumanie de nouveaux partis hongrois susceptibles de concurrencer le vieux « parti unique » de la minorité hongroise, l’UDMR, dont l’appareil est profondément hostile au régime Orbán, mais le cache plus ou moins du fait de l’énorme popularité de ce dernier dans les masses hongroises de Roumanie, notamment sicules (15).
Tout en représentant une évolution positive vers le pluralisme, ces nouveaux partis risquent fort de devenir une simple raison sociale permettant à des partis de Hongrie (et notamment au FIDESZ) d’agir directement sur la scène politique roumaine. Compte tenu des liens d’amitiés qui le lient personnellement à diverses personnalités de ces mouvements pro-FIDESZ (et notamment à l’évêque László Tőkés), T. Băsescu s’inquiète assez peu du danger qu’ils représentent pour le monopole électoral de l’UDMR, pourtant partenaire de son parti PDL dans la coalition de gouvernement actuelle.


La Transylvanie ghettoïsée

Cette situation, conjuguant ses effets de dispersion du vote hongrois de Roumanie à ceux du système de vote uninominal récemment institué par T. Băsescu, risque, à terme, d’une part de provoquer la disparition de l’UDMR (laquelle serait certes souhaitable dans un monde idéal, en raison de ses tendances hégémoniques et du haut degré de corruption qu’entraîne l’absence de concurrence), mais aussi de créer au sein de la minorité hongroise de Roumanie une profonde divergence d’intérêts entre les Hongrois (principalement sicules) des zones à peuplement hongrois majoritaire et ceux des autres zones (souvent désignés sur place comme « zones de diaspora »), notamment en Transylvanie centrale, renforçant ainsi la tendance à la concentration ethnique zonale (« fuite » de la diaspora vers les zones densément hongroises du Pays Sicule et du Partium) déjà encouragée en sous-main par le régime Ceauşescu.
Au chapitre des dangers, mentionnons aussi celui d’une contagion nationaliste créée en Roumanie par cette « inversion des rôles » survenue entre droite nationaliste et gauche post-nomenclaturiste dans leurs attitudes respectives face au « problème hongrois » : tandis que les partisans de T. Băsescu, maintenus au gouvernement par leur alliance avec l’UDMR (et prêt à collaborer encore plus étroitement avec ses éventuels successeurs en cas d’éclatement du vote hongrois de Roumanie), collaborent tacitement avec le régime Orbán, dans l’opposition « socio-libérale » la « gauche » roumaine récupère stratégiquement (16) les thèmes nationalistes et anti-hongrois hérités du national-communisme de l’ère Ceauşescu. Ce « brouillage des cartes » – s’ajoutant aux frustrations provoquées par la crise économique et à l’épineux problème sicule (17) – pourrait à terme déboucher sur une ré-aggravation des tensions interethniques en Transylvanie, lesquelles, compte tenu de la politique de « porte ouverte » du régime Orbán à l’égard des Hongrois transfrontaliers, pourrait alors provoquer une nouvelle vague de migration des Hongrois transfrontaliers vers « la Hongrie politique » (18).
Dans tous les cas, les évolutions en cours ne peuvent que contribuer à l’intensification de l’acculturation (culturelle, linguistique etc.) de la culture transylvaine-hongroise (marquée par la ruralité, les traditions communautaires et un christianisme vernaculaire à prédominance protestante) par l’identité culturelle néologique (urbaine, nationaliste et néo-catholique) des Hongrois de Hongrie.


Conclusion

Objectivement périmées, les idéologies politiques en circulation dans la zone décrite (aussi bien celle du nationalisme/irrédentisme que celle du statu quo souverainiste) occultent une problématique dont la portée dépasse celle du vieux problème des minorités nationales historiques : l’inadéquation croissante des cadres politiques de l’Etat-nation centralisé à la réalité socio-économique créée par la révolution des transports, la globalisation et la micro-globalisation européenne.
Indépendamment de la couleur politique des régimes en place, en l’absence de structures fédérales internes et transfrontalières efficaces, les structures de l’Etat-nation, particulièrement inadaptées à la réalité anthropologique de la région, continueront à produire leurs effets bien connus d’échanges de population, de ghettoïsation de minorités et d’accroissement des tensions entre ethnies et nations voisines. Un changement de paradigme semble être la seule alternative crédible à une paix viciée pouvant assez vite déboucher sur des situations conflictuelles.

(1) curieusement amalgamée à l’anticommunisme en méconnaissance totale et volontaire du virage poutinien ; cette contradiction est particulièrement sensible en Hongrie, où la manie anti-communiste du nouveau régime (qui prétend ignorer le caractère profondément antimarxiste de l’ancien, évident en dépit de l’adjectif « socialiste » apparaissant dans le sigle « MSZP ») l’a amené à débaptiser la célèbre Place de Moscou, au centre de Budapest – fait d’autant plus paradoxal que Budapest entretient de bien meilleures relations avec Moscou que Bucarest ou Prague…
(2) Presque unanimement reconnue comme telle, en dépit « d’interférences » créées par l’activisme de certains europarlementaires (notamment socialistes et verts) contre certains aspects de la politique intérieure du FIDESZ (aspects que ces mêmes critiques ont néanmoins dénoncés entre autres comme étant « en contradiction » avec sa gestion de la présidence tournante, validant ainsi implicitement l’opinion majoritaire), cf. http://www.europarl.europa.eu/news/fr/pressroom/content/20110701IPR23193/html/Le-Parlement-d%C3%A9bat-du-bilan-de-la-pr%C3%A9sidence-hongroise-avec-le-Premier-ministre
(3) Lequel, comme la plupart des partis nominalement socio-démocrates issus des anciennes nomenclatures des régimes à parti unique d’Europe Centrale, appliquait avec férocité les recettes néolibérales de gestion de la crise – avec leur résultat désormais bien connu : détresse sociale et aggravation du mal.
(4) Tandis que le FIDESZ, avec l’essentiel de son personnel actuel, apparaît dès 1988 sous la forme d’un mouvement de jeunesse contestataire, et n’a toléré que relativement peu d’entrisme en provenance des élites gouvernementales post-nomenclaturistes de l’avant-1998, le PDL n’apparaît en tant que tel qu’en 2007, pendant la troisième année du premier mandat présidentiel de Băsescu ; il est issu du PD, qui est lui-même l’un des produits de l’éclatement en 1992 du Front de Salut National, c’est-à-dire de l’élite nomenclaturiste qui a orchestré le putsch anti-Ceauşescu (mé)connu sous le nom de « Révolution Roumaine de 1989 ».
(5) Pour mémoire : totalisant un million et demi de personnes, la minorité magyarophone de Roumanie (principalement présente en Transylvanie) constitue depuis 1918 la plus nombreuse des minorités nationales européennes en dehors de l’ancien espace soviétique ; il semble en revanche scientifiquement impossible de considérer les roumanophone de République de Moldavie comme une minorité nationale, dans la mesure où, au recensement de 2006, plus de 65% des 4,3 millions de citoyens moldaves déclaraient avoir pour langue maternelle le roumain (que beaucoup choisissent néanmoins d’appeler « moldave », par souci d’indépendance), qui est aussi la seule langue officielle de l’Etat, en dépit de la présence d’une énorme minorité slave (russe et ukrainienne) dépassant le million. Sinon, il faudrait aussi considérer les germanophones d’Autriche ou de Suisse (majoritaires dans leurs Etats respectifs) comme une « minorité nationale » allemande…
(6) Que cependant personne ne songe sérieusement à réaliser sous forme d’expansion territoriale armée, ne serait-ce que parce que les deux pays manquent depuis longtemps d’armées à la mesure de telles tâches et d’une culture de belligérance rendant les conséquences de telles entreprises socialement acceptables au-delà de la rhétorique nationaliste des périodes électorales.
(7) Pauvreté, désorganisation, corruption et autres maux qu’une frange de la population (incluant paradoxalement beaucoup de russophones urbains pro-occidentaux) interprète à tort ou à raison comme une conséquence de la non-intégration du pays dans l’UE.
(8) Qui parlent tous (aussi) roumain et se déclarent tous roumanophones, même si certains sont de facto issus de familles russes, comme leur accent le laisse très facilement supposer (observation personnelle réalisée sur d’assez amples effectifs d’étudiants d’origine moldave pendant mes deux semestres d’enseignement du français à l’Université Babeş-Bolyai de Cluj).
(9) Il n’existe à ma connaissance aucune statistique permettant d’établir la proportion de moldaves parmi les citoyens roumains s’établissant dans d’autres pays de l’UE (étant donné qu’après obtention de la citoyenneté roumaine, leur ethnicité moldave devient, du point de vue des Occidentaux, une caractéristique personnelle, relevant de la vie privée), mais il suffit de savoir que le taux migratoire net de la République de Moldavie est de -25%, que la plupart des migrants roumanophones (qui représentent plus de 60% de la population totale) émigrent d’abord en Roumanie (les slavophones étant aussi attirés par l’espace postsoviétique) pour se faire une idée de l’ordre de grandeur : en aucun cas inférieur à 30% de l’effectif migratoire, soit au moins des dizaines de milliers de personnes depuis la mise en place de cette politique, et potentiellement (à terme) plus de 100 000, auxquelles s’ajoutent les migrants clandestins (résidant officiellement en Roumanie, mais travaillant illégalement à l’Ouest).
(10) La presse occidentale a certes attiré l’attention sur cet « élargissement clandestion de l’UE » (notamment ici : http://www.presseurop.eu/fr/content/article/294881-moldavie-l-elargissement-clandestin), mais en négligeant d’analyser les motivations et les conséquences internes du phénomène en Roumanie même, à savoir d’une part le calcul électoral sous-jacent (Train Băsescu sachant par ailleurs pertinemment qu’il n’a pas les moyens diplomatiques – et encore moins militaires – nécessaires pour faire fi du véto russe contre une éventuelle annexion de la Moldavie), d’autre part la reprise de facto de la politique de roumanisation (initiée par N. Ceauşescu) de zones ethniquement hongroises ou mixtes (et notamment des grandes villes de Transylvanie, zones de relative prospérité économique qui attirent naturellement les migrants).
(11) Concrètement, il s’agit des mesures de « simplification de la procédure de naturalisation » dans le cas des « hongrois de l’extérieur » (catégorie souvent dénoncée comme reposant sur une discrimination ethnique, bien que les critères officiels soient 1) d’avoir des ancêtres ayant détenu la citoyenneté hongroise et 2) la maîtrise de la langue hongroise) ; la procédure concrète n’étant mise en œuvre – au moment où j’écris – que depuis moins d’un an, il est encore difficile de chiffrer ses résultats avec précision ; vivant parmi les hongrois de Transylvanie, j’estime que plus de 40% d’entre eux (et plus de 60% des Sicules) ont obtenu ou demandé, ou vont prochainement demander la double citoyenneté, soit, à terme, au moins un demi-million de personnes (principalement jeunes et urbaines ; chez les jeunes diplômés sicules sans CDI et/ou candidats à une émigration économique, la proportion dépasse probablement les 80%). Remarquons qu’en dépit de protestations de pure forme destinées à contrecarrer la campagne ultranationaliste de l’opposition… socio-libérale, le régime Băsescu, au contraire du gouvernent nationaliste slovaque qui menace de priver les candidats à la citoyenneté hongroise de leur passeport slovaque, n’a rien fait pour dissuader ses citoyens ethniquement roumains d’accepter l’offre de Budapest.
(12) L’effectif des « nouveaux citoyens », qui ont presque tous la majorité électorale, pourrait à terme (en 2013 ?) friser (toutes provenances confondue : Roumanie, Slovaquie, Serbie, Ukraine, Croatie…) le million, soit près de 1/8ième (et quoi qu’il en soit plus de 10%) du corps électoral hongrois de 2006.
(13) Aux dernières élections présidentielles (novembre 2009), le MAE roumain annonçait près de 100 000 votes aux sections consulaires, auxquels il convient d’ajouter le vote par correspondance et celui des roumains résidant à l’étranger mais inscrits sur des listes nationales et présents sur le territoire le jour des élections (très difficile à préciser – voire impossible dans le cas de ceux qui résident officiellement en Roumanie mais passent le plus clair de leur temps en Occident, où ils travaillent illégalement) ; il s’agit donc certainement d’un nombre à six chiffres, qui peut paraître raisonnable au vu de la population roumaine (presque 22 millions d’après le recensement de cette année), mais revêt une importance stratégique, compte tenu du relatif éclatement du vote roumain (fin 2009, T. Băsescu a été réélu avec moins de 70 000 bulletins d’avance sur son rival du PSD), lui-même dû en partie à la diversité ethnique interne du pays, l’énorme majorité des 6% de citoyens ethniquement hongrois votant systématiquement pour le parti hongrois UDMR dans tous les scrutins où il est représenté (y compris au premier tour des présidentielles).
(14) Sur les 41 départements qui constituent (jusqu’à une réforme annoncée comme imminente) la structure administrative de la Roumanie, 16 sont « transylvains » au sens large (incluant le Banat) ; ces 16 départements sont les seuls dans lesquels la proportion ethnique (linguistique) hongroise dépasse le seuil de 1%, et où des candidats de partis hongrois ont par conséquents des chances de victoire au moins à l’échelle municipale. Mais même en Transylvanie, la répartition territoriale de la minorité hongroise (19% de la population transylvaine d’après des chiffres datant de 2002) est très inégale : ils sont majoritaires (et même largement majoritaires, à plus de 70%) dans les deux départements sicules de Hargita et Covasna (situés au centre de la Roumanie actuelle, sans aucune continuité territoriale avec les autres bassins de peuplement hongrois majoritaire de la région), et minoritaires partout ailleurs, mais là encore, de façon non uniforme : plus de 39% dans le département de Mureş, dont l’Est relève historiquement du Pays Sicule (ou plus exactement : des « sièges » de droit sicule dans l’organisation territoriale de la Couronne de Hongrie), plus de 35% et presque 26% dans les département de Satu-Mare et Bihor (frontaliers de la Hongrie actuelle, et constituant ensemble l’unité territoriale historique connue en hongrois sous le nom de Partium), mais moins de 20% partout ailleurs.
(15) Ces affirmations sont le résultat d’observations personnelles réalisées sur place à partir de 2001. Un des moments-clés de cette diplomatie transylvaine informelle des partis nationalistes (hongrois, hongrois de Roumanie et roumains) est, chaque année – mais surtout depuis l’arrivée au pouvoir de V. Orbán – la période des écoles et festivals d’été magyarophones organisés (fin juillet et début août) au Pays Sicule, et notamment le festival musical d’une semaine organisé aux alentours de la station thermale de Tuşnad, dont le temps fort politique est la visite – souvent simultanée – de T. Băsescu, V. Orbán, Béla Markó (président du parti hongrois de Roumanie UDMR de 1993 jusqu’à janvier 2011) et son rival László Tőkés (principale personnalité susceptible de fédérer au sein de la minorité hongroise l’opposition nationaliste au monopole de l’UDMR).
(16) Comprendre : sans grande sincérité en ce qui concerne les élites, mais avec un réel écho dans les couches les plus âgées et les moins éduquées de la population ethniquement roumaine, qui composent une grande partie de l’électorat PSD.
(17) Majoritaires à plus de 80% en moyenne sur le territoire historique des sièges sicules médiévaux (c’est-à-dire, sur la carte administrative roumaine, deux départements transylvains et la moitié d’une troisième), les magyarophones sicules, bien qu’utilisant le hongrois standard comme langue littéraire et scolaires, conservent des dialectes fortement typés, et un profil culturel agraire/communautariste assez différent de celui des Hongrois de Hongrie et de Transylvanie centrale. L’opinion sicule est majoritairement favorable à la reconquête de l’autonomie dont jouissait historiquement leur région au sein de la Couronne de Hongrie. En général, les élites politiques sicules parviennent à faire accepter à leur base l’inclusion de cet objectif dans les négociations de plus large envergures menées entre l’UDMR et les partis roumains, ou plus récemment entre la Hongrie sous gouvernement FIDESZ et ses voisins/cohéritiers des territoires de la Hongrie historique. Mais tout retard ou recul dans ces négociations est susceptible de renforcer chez les Sicules – peuple culturellement fort combatif – la tentation d’une action unilatérale.
(18) Pour employer le nom assez parlant que donnent beaucoup de Hongrois, des deux côtés de la frontière, à l’Etat hongrois dans ses limites post-1918.